vendredi 26 mai 2017

Si rude soit le début

Si rude soit le début
Asi empieza lo malo
Javier Marias
Gallimard, 2017
Traduit par Marie-Odile Fortier-Masek

COUP DE COEUR AUTEUR CHOUCHOU

Wahou m'exclamai-je en terminant, hors d'haleine, le vertigineux dernier chapitre du roman. Chic, pensai-je, quelques jours auparavant, en m'emparant de ce livre réservé pour moi à la médiathèque. Une bête de belle épaisseur, présage de lecture consistante, d'où ma joie intérieure. Même pas atténuée par la nouvelle que deux autres usagers avaient réservé le livre, et en conséquence impossibilité de prolonger le prêt. Etant une fille positive, j'en ai conclu, non que j'allais devoir lire ce pavé fissa, mais que cet auteur avait des fans locaux, et en ai profité pour demander à la médiathèque l'achat de deux autres titres de Javier Marias.

Comme pour mes auteurs chouchous (oui, encore un) j'ai foncé sans regarder la quatrième de couverture (très bien faite, d'ailleurs), et me suis régalée. De toute façon, l'histoire -quoique palpitante, peut se résumer courtement.

Madrid, 1980. Peu après la mort de Franco. Juan De Vere, 23 ans, assiste Eduardo Muriel, réalisateur de films, marié à Beatriz. Pour ses recherches, il passe de plus en plus de temps dans l'appartement du couple, devenant inaperçu, et découvrant l'inexplicable détestation de son employeur à l'égard de son épouse. Par ailleurs, Eduardo lui confie une enquête sur un de ses amis, le docteur Van Vechten, dont le comportement aurait été insupportable.

Deux questions prégnantes durant tout le roman : qu'a donc fait le docteur, et quand? Pourquoi cette haine à l'égard de Beatriz?

Mais quel roman! Javier Marias est un maître de la narration. Le jeune Juan - de nos jours plus âgé et père de famille- est à la fois naïf et curieux. Il sera témoin ou acteur de scènes absolument fascinantes, qui auraient pu se révéler de mauvais goût, mais croyez-moi, non, jamais.

D'accord, l'auteur, comme d'habitude, emmêle son lecteur dans des phrases longues, à incises et parenthèses, usant d'échos au fil du texte, mais ce n'est pas un problème. Toujours il garde son lecteur vigilant, participant lui aussi à ces grands questionnements sur "l'oubli et le pardon" (et pas uniquement relativement au franquisme), et la "passion et la haine".

Explication du titre
"Si rude soit le début, le pire reste derrière nous, voilà ce que dit la citation de Shakespeare que Muriel avait paraphrasée pour se référer à l'avantage, au bien-fondé de renoncer à ce que l'on ne peut savoir, de se soustraire au bruit de fond de ce que l'on nous raconte tout au long de la vie, d'autant plus que ce que nous vivons et ce dont nous sommes témoins ressemble parfois davantage à une histoire que l'on nous raconte, à mesure que cela s'éloigne de nous, que cela se ternit au fil du temps, s’estompe, tandis que s'égrènent les jours, ou s'embue,  non que nous commencions à douter de son existence (même si cela peut nous arriver) mais plutôt que cela perd de sa couleur et se racornit. Ce qui était important ne l'est plus, ou ne l'est que très vaguement, et pour lui reconnaître la moindre importance, il vous faut faire un réel effort; ce qui nous semblait crucial s'avère insignifiant, et ce qui nous a gâché la vie nous paraît un enfantillage, une exagération, une sottise. Comment ai-je pu me mettre dans un état pareil et culpabiliser à ce point? Comment ai-je pu...(...) (Pages 419 à 421)

"Chacun de nous est une masse dans l'océan que les autres évitent ou vers laquelle ils se dirigent ou contre laquelle ils se heurtent."

Si rude soit le début, le pire reste derrière nous... Thus bad begins and worse remains behind. Hamlet, Acte III, scène 4

Un avis,

mercredi 24 mai 2017

Femmes et pommiers

Femmes et pommiers
Kvinnor och äppelträd, 1933
Moa Martinson
L'élan, 2017
Traduit par Lise Froger-Olsson (et auteur de la postface)


Ginkgo éditeur (et L'élan) se lancent dans une chouette collection d'auteurs suédois des années 30 (voir L'autre Paris de Ivar Lo-Johansson) s'étant intéressés aux petits, aux sans grades, à ceux pour qui la fin de mois démarre bien tôt, mais sans misérabilisme. Qu'on ne s'imagine pas du poussiéreux, du daté, encore une fois j'ai reçu une pépite dans ma boîte (Merci!)

Moa Martinson (1890-1964) - merci wiki- est une des figures de la littérature prolétarienne dans la Suède des années 20-30; fille d'ouvrière, scolarité en pointillés, syndicaliste, etc. Un profil que l'on retrouve chez les héroïnes du roman Femmes et pommiers.

Mais que l'on ne craigne pas un pudding lourdingue et pamphlétaire! Femmes et pommiers est un magnifique roman, aux personnages attachants, écrit avec une parfaite maîtrise, sans hésiter à décaler la chronologie, à faire courir les années en une ligne puis à s'arrêter pour une description quand un de ses héroïnes se déplace dans la campagne suédoise, ou l'insertion d'une petite réflexion.

Dans un beau chapitre introductif, Sofi et Fredrika bousculent passablement le village et font jaser en prenant un bain une fois la semaine, occasion pour Moa Martinson d'évoquer la vie fermière au cours du 19ème siècle (ah le champ de blanchissage...)

Début 20ème siècle, apparaissent deux arrières petites filles de Sofi; leur enfance se déroule dans des faubourgs déshérités de la ville, et bientôt elles s'installeront dans un petit coin de campagne, où elles deviendront amies. Ce sont de vaillantes femmes, dotées de maris portés sur la boisson. d'ailleurs l'eau de vie fait des ravages semble-t-il à l'époque. Chômage, extrême pauvreté, services sociaux présents pas forcément efficaces, superstitions, le tableau n'est pas rose, mais jamais sans un rayon de soleil, et souvent de l'humour.

A découvrir, bien sûr.

Et ce titre entre dans Lire sous la contrainte
et  Lire le monde

lundi 22 mai 2017

La rabouilleuse

La Rabouilleuse
Honoré de Balzac
Cercle du biblophile


J'ai juste appris que le titre donné en traduction anglaise est The black sheep (le mouton noir) et franchement, c'est finalement un excellent titre! Parue en plusieurs parties au début des années 1840, l'oeuvre appartient aux Scènes de la vie de province, et, s'il y apparaît bien une rabouilleuse, ce sont les figures de deux frères qui en ressortent tout du long. Ou bien un célibataire dont l'héritage suscite des convoitises. Il paraît que si dans un roman le méchant est réussi, le roman aussi, alors là on est gâté, il y a deux méchants... (en fait c'est plutôt pour les films, selon Hitchcock, mais bon, on voit l'idée)

A l'origine de cette relecture (lecture commune avec Fanja), il y a un passage à Issoudun pour découvrir quelques toiles de Zao Wu Ki lors d'une caniculaire journée d'août 2016. Et comme je me souvenais que La rabouilleuse se déroule à Issoudun, hop c'était parti, LAL +1. Oui, il ne nous faut pas grand chose...

"Rabouiller est un mot berrichon qui peint admirablement ce qu'il veut exprimer : l'action de troubler l'eau d'un ruisseau en la faisant bouillonner à l'ide d’une grosse branche d'arbre dont les rameaux sont disposés en forme de raquette. Les écrevisses effrayées par cette opération, dont le sens leur échappe, remontent précipitamment le cours d'eau, et dans leur trouble se jettent au milieu des engins que le pêcheur a placés à une distance convenable. Flore Brazier tenait à la main son rabouilloir avec la grâce naturelle à l'innocence."

Flore, donc, la Rabouilleuse, n'arrive qu'au milieu du roman, attirant l'attention du père de Jean-Jacques Rouget et d'Agathe Bridau, deux frère et soeur ne s'étant pas vus depuis des décennies. Auparavant Balzac nous régale des aventures d'Agathe à Paris, son veuvage de Bridau, sa préférence pour son aîné Philippe, militaire de métier et voyou de A à Z, et son incompréhension du talent de Joseph, son cadet, peintre peinant à être reconnu.
Jean-Jacques Rouget hérite toute la fortune de son père, et tombe sous la coupe de ladite Rabouilleuse, qui le mène par le bout du nez. Mais elle va tomber amoureuse d'un certain Max, militaire et voyou tout autant que Philippe.
Il faut agir vite, l'argent risque de tomber dans l’escarcelle de Flore et Max, arrivent donc à Issoudun les 'parisiens', les Bridau, quoi...

Cela paraît compliqué, mais Balzac mène bien son lecteur (je me suis quand même demandé quand le roman allait commencer, j'attendais la rabouilleuse du titre) et tout ce qu'il raconte est intéressant, vivement mené, et on s'amuse fort la plupart du temps. Cela forme finalement un tout (ouf!) et l'amateur de Balzac prend plaisir à reconnaître des figures de passages, des noms connus de la Comédie Humaine. Voilà donc un 'classique' laissant un bon goût en bouche.

Deux petits passages qui m'ont amusée
"Florentine a sa mère; tu comprends que je n'ai pas les moyens de lui en payer une, et que la bonne femme est sa vraie mère." (oui, ces actrices et femmes du demi-monde...)

"Vous ne savez pas ce qui se passe dans ces ateliers! Les artistes y ont des femmes nues.
-Mais ils y font du feu, j'espère."

Clin d'oeil avec notre présent :
"Il exista de 1815 à 1823 , et peut-être plus tard, un bouchon tenu par une femme appelée la mère Cognette."
Hé bien le restaurant La Cognette existe toujours, mais depuis que Balzac le fréquenta, les tarifs se sont bien envolés.
Je me suis amusée aussi de ce
"Hochon, jadis receveur des tailles à Selles en Berry, né d'ailleurs à Issoudun, était revenu s'y marier avec la soeur du subdélégué, le galant Lousteau."

vendredi 19 mai 2017

Faut-il manger les animaux?

Faut-il manger les animaux?
Eating animals
Jonathan Safran Foer
Editions de l'Olivier, 2011



Ce n'est pas le premier livre sur le sujet que je lis, mais peu ont passé l'épreuve du billet de blog. Ici, à l'instar de Défaite des maîtres et possesseurs , l'écriture est celle d'un romancier. Ce n'est pourtant pas un roman, tout est vrai, les notes en fin de livre sont détaillées, les enquêtes sur le terrain multiples et les souvenirs familiaux méritent crédibilité. Ce n'est pas 'agréable à lire', oh que non!, mais c'est absolument passionnant de bout en bout. Alors même si l'on pense 'encore un de ces machins destinés à nous faire honte de manger de la viande', on peut découvrir ce que JS Foer nous raconte sur le sujet, et si on se délecte ordinairement  de thrillers à vous hérisser le poil, hélas certains passages donneront la nausée à tout humain de sensibilité normale.

Pour avoir lu récemment Antispéciste d'Aymeric Caron (un poil longuet et dispersé), Le végétarien sans peine de Gabriel Bertaud (plein d'humour et recommandé), et Sommes nous trop 'bêtes' pour comprendre l'intelligence des animaux de Frans de Waal (à lire!), j'attaquais Faut-il manger les animaux avec de bonnes bases, non? Mais fichtre, le gros du bouquin de JS Foer concerne l'élevage industriel et l'abattage industriel, et c'est très très rude à lire par moments. Mais il faut le lire. Ces industries sont là pour faire du fric, et si c'est rentable, c'est parce que ce sont les impôts des citoyens qui réparent les désordres écologiques et sanitaires.

Dès le départ il n'assène pas ses opinions, il reconnaît que manger c'est bien plus qu'ingérer de la nourriture (j'adore sa grand mère, rescapée de la seconde guerre mondiale, affamée et refusant de manger du porc, "- pas même si ça te sauvait la vie? -Si plus rien n'a d'importance, il n'y a plus rien à sauver.", il raconte ses cheminements, et surtout il montre plusieurs aspects de l'élevage et de l'abattage, en rencontrant des éleveurs respectueux des animaux. "Des éleveurs peuvent être végétariens, des végétaliens peuvent construire des abattoirs" (il en a vu). Bref, il laisse parler des personnes d'opinions diverses voire contraires.

Tout de même au détour d'une phrase il coupe la respiration du lecteur, souvent au moyen d'images ou en sachant faire parler les chiffres secs. Un poulet en batterie possède comme place la taille d'une feuille A4; si on déguste une assiette de sushis, et que l'on devait y présenter tous les animaux tués lors de la pêche des ingrédients, l'assiette devrait mesurer un peu plus d'un mètre cinquante de diamètre.

Chaque fois que vous prenez une décision concernant votre alimentation, vous pratiquez l'élevage par procuration (Wendell Berry)
"Le fait d'être végétarienne ne me dégage d'aucune responsabilité quant à la façon qu'a notre pays d'élever les animaux."

Je suis ressortie de là un peu assommée. Rassurez-vous, je ne vais pas donner de leçons, je mange encore de la viande, provenant d'endroits pas clairement déterminés, mais ça fait son chemin... le pire étant que je n'aime pas vraiment la viande à ce point, juste la flemme de devoir changer les façons de cuisiner (et d'y passer plus de temps). De plus je comprends très bien que pour des raisons de santé on ne puisse devenir végétarien, ou alors qu'au fin fond du désert les éleveurs ne puissent survivre que de leurs animaux.

Les avis de colimasson, cachou (tu me manques, et quels commentaires sur ce billet!), Nelfe (cité par cachou justement) et last but not least, Sandrine (son billet m'a incitée à lire ce bouquin déjà dans ma LAL mentale quelque part)(on a déjà discuté du sujet, je sais ...)

mercredi 17 mai 2017

imaqa

imaqa
Flemming Jensen
Gaïa, 2002
Traduit par Ines Jorgensen




Si comme le conseille ce roman vous suivez les plus beaux icebergs, vous arriverez au fond du fjord d'Umanaq, dans le comptoir de Nunaqarfik. Prévoir vêtements chauds.

Sinon, il est tout à fait possible de se délecter bien au chaud à la maison de l'histoire de l'instituteur danois Martin, qui, dans les années 70, a demandé sa mutation à Nunakarfiq. La réalité sera à la hauteur de ses rêves, mais aussi un poil différente. Affrontant sa hiérarchie pour qui l'enseignement doit se faire en danois (langue que ne parlent pas les enfants) et refusant les manuels éloignés de leur univers, il apprend le groenlandais et s'immerge dans la vie du village, parfois moqué mais toujours gentiment.

Dans ces années 70 il semble que la vie des habitants n'avait pas encore trop changé, l'on vit de pêche et de chasse, mais le progrès pointe son nez; le tiraillement entre deux modes de vie est illustré par le jeune Jakunquaq (Jakob) et son père Abala (Abraham).(Ces prénoms donnés aux groenlandais leur sont imprononçables et "impraticables à moins que l'on ne vise une carrière dans le Mossad").

Une roman qui dès les premières pages m'a laissé présager un coup de coeur. Plein d'humour et d'ironie jamais méchante, et aussi de tendresse, d'émotion. Des instants drôles ou tragiques. L'on a fortement envie d'aller s'installer là-bas. Je me demande si l'on y joue toujours à la roulette groenlandaise (mouarf) et si toute occasion est bonne pour se réjouir ensemble. L'alcool continue-t-il à sévir et les produits étrangers à envahir, reste-t-il des pêcheurs chasseurs?
(pour y avoir passé quelques jours -en août, prudence!- j'ai quelques craintes là-dessus, mais les paysages sont bluffants)(voir ici)

" En pensant à l'imposante quantité de mots groenlandais qu'il avait appris depuis son arrivée, il fut soudain frappé par le fait qu'il n'était jamais tombé sur la locution 'parce que'.(...)
Au Groenland, lorsqu'on se trouve face à une situation difficile, qui exige un choix ou une décision claire, alors c'est un tout autre mot qui s'impose toujours : imaqa ...peut-être." (l'auteur a choisi l'ancienne orthographe sans majuscule en début de mot)

Les avis de Hélène, le hibou et le papou,

Et hop dans Lire le monde