lundi 22 janvier 2018

Gratitude

Gratitude
Journal IX 2004-2008
Charles Juliet
P.O.L.2017


Tout d'abord signaler que j'étais en pleine lecture de ce journal quand j'ai appris le décès de l'éditeur... Je ne le connaissais bien sûr pas personnellement, mais tous les livres découverts chez lui au fil des années m'ont plu.

Au fil du temps, les titres des Journaux de Charles Juliet semblent vraiment coller à sa vie. Après Apaisement (on est loin du premier, Ténèbres en terre froide!) voici Gratitude, dont j'apprends en fin de volume que le texte a été envoyé à l'éditeur fin 2016. Il reste à souhaiter encore plein de jours à l'auteur et attendre le prochain volume!

"Gratitude, c'est le mot qui me vient quand je considère la vie que j'ai eue. Car la chance, à plusieurs reprises, a été avec moi, si bien qu’elle a déterminé mon destin : maman Ruffieux et sa famille, les enfants de troupe, ma rencontre avec M.L., la rencontre avec P.O.L... Aussi, lorsque je songe à tous ceux -amis, parents, sages, mystiques, écrivains, poètes, peintres, artistes, jazzmen, chanteurs, chanteuses...-, à tous ceux qui m'ont tant apporté, je suis éperdu de reconnaissance."

Comme d'ordinaire, Charles Juliet parle de rencontres, d'adaptations de Lambeaux, de sa vie. Des personnages connus apparaissent, mais aussi des anonymes, avec lesquels souvent le courant est passé, qui se sont confiés, des personnes aux blessures, souvent d'enfance, encore saignantes, parfois refermées. Une impression de simplicité, de plénitude, sans chichis ni recherche de style. Sans masque, tout en gardant pour soi ce qu'il convient, respectant les anonymats quand c'est nécessaire, même si l'on prend plaisir à retrouver des noms, par exemple lors de cette visite dans une librairie de Tours.

"Ce n'est pas parce qu'on ne peut tout dire dans un journal que la véracité de ce qui s'y trouve écrit doit être remise en cause."

Un passage du Talmud: "Il ne faut jamais demander son chemin à quelqu'un qui le connaîtrait, on pourrait ne pas s'égarer."

"A une lycéenne

Si tu veux écrire un poème
surtout surtout
ne cherche pas
à faire de la poésie
laisse-toi simplement
traverser par les mots
qui te viennent.
Ce que tu sens ce que tu ressens
cette brume qui veut
prendre corps
laisse-là s'épancher
sur la page
Surtout n'enjolive pas
ce qui t'est donné
Tiens-toi au plus intime
au plus vrai de toi-même
et les vers apparus
deviendront ces pépites
que les chercheurs de vie
aiment à trouver
au creux de leur tamis.

Voilà qu'il a renforcé ma liste à lire, avec David Le Breton, Etty Hillesum, Fabienne Verdier, ...

La montagne Sainte Victoire, par Paul Cézanne, un peintre que Charles Juliet affectionne particulièrement. Il a écrit Cézanne un grand vivant (même éditeur)

vendredi 19 janvier 2018

Moby Dick

Moby Dick
Moby Dick or the Whale, 1851
Herman Melville




En apercevant dans les nouveautés (?) de la bibli le roman Achab (séquelles) de Pierre Senges (avis de Charybde), le roman de Melville est revenu dans mes pensées, et me voilà avec la version originale (et une version française) dans les mains. Restons prudents.

Tout le monde ou presque connaît déjà l'histoire, en tout cas je croyais la connaître. Mais si, Moby Dick, la grosse baleine qui a boulotté la jambe du capitaine Achab, lequel n'a plus qu'une seule idée fixe, se venger!
Sauf que sur 600 pages, Achab n'apparaît que largement après la page 100, et la baleine vers la fin!
Mais alors de quoi parle Melville, qu'on a connu moins disert avec Bartleby le scribe ?

Après de l'étymologie et des extraits de textes anciens ou non parlant de baleines, le voilà qui démarre : "Call me Ishmael" "Je m"appelle Ishmaël." le narrateur, dont on ne saura pas grand chose mis à part qu'il a déjà navigué sur des navires marchands, se met en tête de travailler sur une baleinière, et il sera embauché sur le Pequod, ainsi que Queequeg, pour ce que j'en sais un harponneur (tatoué) de grand talent, originaire d'une île polynésienne où l'on ne dédaigne pas le cannibalisme. La rencontre et l'amitié improbable de ces deux là couvre un bon début du roman, et c'est du bonheur de découvrir comment Ishmael accepte leurs différences et fait preuve de grande tolérance.

Puis c'est parti pour la chasse à la baleine, environ trois ou quatre ans sans mettre le pied à terre. Melville s'accorde bien sûr la description de l'équipage, et du capitaine Achab, mais surtout il présente toutes les informations sur les différentes sortes de baleines, la chasse au moyen des canots, comment se déroulent les repas, la vigie tout là-haut, et tout ce qui se passe une fois que la baleine est capturée, récupération de la graisse, l'huile, etc. Un vrai documentaire, extrêmement bien découpé, alterné avec les aventures du Pequod, intéressant grâce au style de Melville, entrecoupé de rencontres avec d'autres baleiniers (et la question récurrente d'Achab 'avez-vous vu la Baleine blanche?').

Que cela n'effraie pas le lecteur potentiel, un poil d'humour, du style épique parfois, des références historiques, mythologiques et religieuses, permettent d'engloutir le roman sans trop fatiguer, en dépit de la taille de la bête. La folie d'Achab et surtout la fin du livre sont hallucinantes. Mais gare, il y aura beaucoup beaucoup de baleine là-dedans, et même si à l'époque la pêche, avec bateaux à voile, canots à rames et harpons lancés à la main, devait prélever moins de baleines, quand même le lecteur pense parfois qu'on aurait pu les laisser tranquilles (d'ailleurs Melville fait bien sentir son admiration pour ces gros animaux)

En conclusion : Moby Dick demeure un roman grandiose, à découvrir. Sans doute bien des études ont été écrites dessus, je dirai seulement que j'ai apprécié quand Melville commente souvent les événements en élevant le débat, en l'universalisant si j'ose dire.

Lecture en VO : au moins on reste au plus près du texte, ce qui pour un classique demeure un plus. Cependant j'avais la version française pas loin, histoire de vérifier si j'avais bien compris. Parce que tout de même, en VO, "donnez de la voile" et "hissez le cacatois", par exemple, j'ai fini par laisser couler mes yeux dessus. Parfois même des mots anglais très très techniques sur les baleines n'étaient pas traduits.
Notons aussi l'emploi fréquent du tutoiement (les thou, thyself) et les formes telles 'Look ye!', et 'art thou' dans les dialogues ou monologues.

Des avis chez babelio, un sur lecture/écriture, ingannmic, mark et marcel,

mercredi 17 janvier 2018

Trois jours chez ma tante

Trois jours chez ma tante
Yves Ravey
Les éditions de Minuit, 2017



Voici un (court) roman aperçu seulement chez Sans connivence, et qui n'a pas traîné dans ma LAL (il faut dire qu'à la bibli il était déjà hors présentoir des nouveautés, donc moins visible- et accessible).

Un court roman, qui se lit d'une traite, déjà une bonne façon de découvrir l'auteur (j'avais déjà lu Un notaire peu ordinaire)

Le narrateur vit au Liberia depuis vingt ans, il s'occupe d'un établissement accueillant des enfants, et vit sous perfusion financière de sa riche tante. Laquelle, plus toute jeune, le somme de lui rendre enfin visite, elle  vient d'apprendre des détails sur le passé de son neveu, qui ne lui plaisent guère, et pense à le déshériter.

Dis comme cela, bof bof, d'accord, mais l'intérêt du roman est de découvrir, parfois au détour d'une phrase, mille et un détails sur le narrateur (et les autres), qui ne le montrent pas sous un beau jour. Le lecteur suit ses réactions et défenses personnelles, au point de s'interroger, mais un autre détail arrive, et il remet tout en cause. Le maître mot pour moi est ambiguïté, même si à la fin (que je ne révélerai pas) son idée est claire. Une belle réussite de l'auteur, de maintenir ce malaise et ce suspense tout du long.

Une seule question : pourquoi ne pas avoir détruit le contenu de l'enveloppe vingt ans auparavant, puisqu'à ce moment d'autres objets l'avaient été ?

les avis de Athalie,

lundi 15 janvier 2018

Des amis imaginaires

Des amis imaginaires
Imaginary friends, 1967
Alison Lurie
Rivages, 1991
Traduit par Marie-Claude Peugeot

Premier paragraphe du premier chapitre (donc ne pas m'accuser d'en dire trop!)
"Depuis des mois je réfléchis longuement à ce qui nous est arrivé, à Tom McMann et à moi, l'hiver dernier à Sophis : je me demande ce qu'ils nous ont fait exactement, ces Chercheurs de la Vérité, et comment ils s'y sont pris. Se peut-il qu'un quelconque petit groupe d'illuminés dans un trou de campagne perdu ait fait perdre la raison à un sociologue de renom, et failli perdre le goût de la profession à son assistant?Ou bien ont-ils été, pour ainsi-dire, le vol d'oiseaux innocents sur lequel nous avons foncé avec notre avion? Collision réelle ou collision imaginaire? Tout cela, voyez-vous, était sans doute en partie manigancé. Et puis, est-il vraiment certain que McMann soit devenu fou? D'ailleurs, 'être fou', qu'est-ce que ça veut dire?"

Pourtant tout avait bien commencé : pour ces sociologues, aller étudier un groupe et son évolution à deux trois heures de route de chez soi, c'était parfait! Ces chercheurs de Vérité, avec la belle Verena comme medium, qui reçoit des messages d'une autre planète, Varna, sont parfaitement crédibles, et on y va à fond dans les ondes spirituelles et les pensées positives... Tom McMann et Roger Zimmern, les deux sociologues, prennent des notes et sont censés demeurer neutres (ah les belles techniques sociologiques mises en oeuvre!) mais le tout semble finir par déraper. Le pauvre Roger n'est pas indifférent à Verena, quand à Tom, on se pose des questions sur ses actions réelles.

Nous avons donc un groupe un peu brindzingue (et jusqu'où cela ira-t-il?) parfaitement bien imaginé et étudié par nos deux étrangers à la ville, ce qui donne au lecteur une jolie étude des sociologues sur le terrain.  Observés et observateurs sous la loupe d'Alison Lurie donnent un roman fort plaisant à lire, où on ne se gondole pas, l'humour étant plutôt un humour de situation, mais très efficace.

Ces Amis imaginaires me permettent de renouer une vieille amitié avec Alison Lurie.

vendredi 12 janvier 2018

Ouvrez l'oeil!

Ouvrez l'oeil!
Julian Barnes
Mercure de France, 2017
Traduit par Jean-Pierre Aoustin et Jean Pavans


Grâce à cette lecture, où je me suis délectée de l'écriture si élégante de l'auteur (je suppose que c'est aussi très bien traduit), j'ai découvert que Barnes a aussi écrit des chroniques consacrées à des peintres, et voilà réunies celles couvrant les décennies 1990 à 2010.

"Géricault: de la catastrophe à l'oeuvre d'art" plonge d'abord le lecteur dans cette catastrophe (le naufrage de La Méduse) dont je connaissais si peu, puis vient le tour de Delacroix, Courbet, Manet, Fantin-Latour, Cézanne, Degas, Redon, Bonnard, Vuillard, Vallotton, Braque, Magritte, Oldenbourg (pas un peintre), Freud et Hodgkin, par d'ailleurs un ami de Barnes. Surtout des français, et 19ème- 20ème siècle, qui ces dernières années ont sûrement eu droit à des expositions parisiennes.

Je n'ai donc pu m'empêcher de penser aux blogueuses bravant les aléas des transports en commun (j'ai des noms!) pour admirer diverses œuvres : ce livre est pour elles!

Mais gare, Barnes pointe le problème de ces expositions 'à ne pas rater'
"Combien de temps restons-nous devant une belle peinture? Dix secondes, trente? Deux minutes entières? Et puis combien de temps devant chaque bon tableau des séries de 300 numéros qui sont devenues la norme pour chaque exposition d'un peintre majeur? Deux minutes devant chacun feraient dix heures en tout (sans compter le déjeuner, le thé et les pauses aux toilettes). levez la main, ceux qui ont consacré dix heures de suite à Matisse, Magritte ou Degas!Je sais que je ne l'ai jamais fait. Bien sûr,  nous faisons notre marché, l'oeil présélectionne ce qui l'attire aussitôt (ou ce qu'il connaît déjà); même un spectateur avec de super talents d'habitué des expositions, qui sait exactement quelle est la corrélation entre le taux de sucre sanguin et le plaisir artistique, qui peut affronter les espaces vides et n'a pas peur, si nécessaire, de remonter à l'envers la chronologie des tableaux, qui refuse d'user son regard à parcourir les catalogues et de tendre le cou vers les titres, qui est d'assez haute taille pour voir par-dessus les têtes et assez robuste pour repousser les coups d'épaule des fanatiques enturbannés par leurs écouteurs- même un tel spectateur arrive au boit d'une grand exposition avec un regret furieux de ce qui aurait pu être."

Pour Barnes, l'une des meilleures expositions qu'il ait vues est celle occupant six salles, "consacrée à un seul tableau, ou, plutôt à un seul sujet: L'exécution de Maximilien, de Manet." Il en existe trois versions, dont va parler Barnes bien sûr. Voir l'article complet sur wikipedia, avec les versions et des parties des tableaux, ainsi que des explications.

Une question est sur les lèvres : et les reproductions des œuvres, dans ce livre ? (319 pages, 24 euros). Elles sont nombreuses, en couleurs, dans le texte, mais hélas ne figurent pas toutes celles auxquelles Bernes se réfère, ce qui est frustrant, mais peut se régler en allant regarder sur internet, après tout.

Pour terminer, disons que ce livre est parfaitement lisible avec bonheur, donne une grosse envie de filer en musée ou en expo; l'on apprend à regarder certaines œuvres, à réfléchir aux rapports entre notre avis sur une oeuvre, et ce que l'on sait -ou pas -par ailleurs de la vie de l'artiste. L'on sent parfois un petit peu vers qui penche l'auteur, mais il égratigne surtout des artistes du 20ème siècle (et pas tous!)