vendredi 9 décembre 2016

Alex au pays des chiffres

Alex au pays des chiffres
Une plongée dans l'univers des mathématiques
Alex Bellos
Alex's adventures in Numberland, 2010
Champs Sciences, Flammarion 2015
Traduit par Anatole Muchnik



Au moment de démarrer ce billet, je suis prête à parier que je vais réveiller chez certains de mes charmants visiteurs des souvenirs horribles (enfin, chez ceux qui n'auront pas cliqué à toute main sur 'quitter')

Et pourtant, ce livre est génial et garanti sans prise de tête (on peut toujours zapper un passage délicat), bourré d'informations connues ou moins connues (oui, même moi j'ai appris plein de faits délectables) et évidemment non sans humour (l'auteur est anglais).
Auteur qui a donné de sa personne, voyageant, rencontrant des scientifiques, et même se livrant à une expérience en achetant du pain.

Ne nous leurrons pas, ça va parler de mathématiques, et beaucoup beaucoup. Mais tout doucement d'abord, avec le chapitre zéro où l'on découvre les Munduruku au fin fond de l'Amazonie, qui ne connaissent pas plus de cinq nombres et se débrouillent très bien ainsi. (Au cas où vous rêveriez d'habiter là-bas, il y a risque de manger de la grosse fourmi). S'ensuivent des recherches menées avec des neurobiologistes. Passionnant.

Puis au chapitre 1 suivant (oui, si on n'a pas de logique ici, alors où?), on compte, d'accord, mais comment compter, et après tout quelle base utilise-t-on? La base 10 pour nous, sans trop y penser, mais l'informatique repose sur un langage composé de 0 et de 1 (binaire). Ce chapitre propose tout un grand passage sur le boulier, en particulier les concours de vitesse au Japon, et j'étais scotchée!

Le chapitre 2 fera redécouvrir Pythagore à ceux qui l'auraient oublié, et, à mon grand étonnement, j'ai découvert que "l'origami se situe à la pointe des mathématiques", avec des applications dans l'industrie!

Toujours là? Bien.

Le classique chapitre sur le zéro conduit à découvrir les 'mathématiques védiques' et des méthodes de multiplication. Y compris retrouver ses tables de multiplication en utilisant mains et doigts... (on ne parle pas de la méthode dite per gelosia, qui passionnait mes petits loulous à une époque)

A propos de petits loulous, une activité qui souvent marchait bien consistait à leur faire mesurer (à l'arrache souvent) le 'tour' d'un objet cylindrique et son diamètre, diviser l'un par l'autre (à la calculatrice, je ne veux pas être accusée de maltraitance sur mineurs) et ... oui, il y a du pi la-dedans! Comme je l'ai entendu (en buvant du petit lait) 'mais madame, ils l'ont fait exprès?'.
La recherche au cours des siècles des chiffres de pi après la virgule est une véritable quête.

J'en termine avec les petits loulous, qui se voyaient proposer au premier cours (après en avoir terminé avec la bureaucratie dudit premier cours) un petit apéritif (que je vous invite à goûter)(allez y, je ne saurai même pas si vous avez besoin d'une calculatrice)
Choisissez un nombre de trois chiffres (le premier et le dernier doivent avoir au moins une différence de 2), inversez-le, soustrayez le plus petit au plus grand.
Vous obtenez un nombre de trois chiffres, alors, pareil, on l'inverse, et on lui ajoute cet inverse;
Et (tadam!) je sais combien vous trouvez!
Mais comment est-ce possible? Il existe une explication, mais pour cela il va falloir mettre les mains dans le cambouis, et les lettres! (horresco referens!)

Le chapitre 5 voit donc apparaître les x, les logarithmes, et pour les nostalgiques assez âgés pour s'en souvenir, les tables de logs et les règles à calcul (oui, il y a eu une vie avant les calculatrices)
"Voilà plus de trente ans que la règle à calcul a disparu, et cela rend d'autant plus surprenant le constat qu'il se trouve dans le monde moderne un milieu où son usage reste courant : celui des pilotes d'avion. La règle à calcul du pilote, de forme circulaire, s'appelle 'calculateur de navigation' et mesure la vitesse, la distance, le temps, la consommation de carburant, la température et la densité de l'air. Il faut impérativement en connaître le maniement pour décrocher son brevet de pilote.(...) Cette exigence répond au fait que tout pilote doit savoir opérer sur de petits avions sans ordinateur de bord."

Le moment est venu de souffler un peu avec le chapitre 6 où l'on va jouer (un peu). Sudokus, tangrams, taquins, etc.

Je passe vite sur les suites, les nombres premiers, le nombre d'or (là aussi une anecdote avec mes loulous mais je file), pour attaquer le chapitre 9 et le hasard. Attendez-vous à être bousculés dans vos intuitions, et sachez que les casinos et les loteries gagent toujours à la fin, les machines sont ainsi programmées...(sauf si un matheux s'en mêle, mais je ne dévoilerai rien)
Encore une expérience sympa si vous avez 23 personnes sous la main (une classe, c'est bien). A votre avis, combien y a-t-il de 'chances' que deux soient nées le même jours de l'année? (le dit jour n'est pas fixé). Hé bien, plus d'une sur deux, étonnant, non? (je vous passe l'explication)

Puis arrivent les statistiques, là où l'auteur achète ses baguettes et le pèse, histoire de vérifier une 'loi normale'. Un poil technique, mais au détour d'une page j'ai découvert qu'existaient des gens (dont je fais partie, ouf!) qui visualisent "automatiquement et involontairement les nombres sous forme de cartographie mentale"

Dans le dernier chapitre, où les infinis et les géométries non euclidiennes demandent de s'accrocher un peu quand même, on rencontre une matheuse, Daina,  créant des ouvrages au crochet pour voir à quoi peuvent ressembler des plans hyperboliques. ("Le Pringle est une pomme chips à surface hyperbolique", et là on sent que l'auteur est pédagogue, mais on en cherche une sans bords)
Daina a donc crocheté sa surface."J'ai ressenti un petit frisson à l'idée que j'avais produit de mes mains une chose dont les ordinateurs n'étaient pas capables."(hé oui, les ordis, il leur faut des formules, et là, pas moyen d'en avoir!)
"Daina n'aurait probablement jamais songé au crochet hyperbolique si elle avait été un homme, et cela confère à ses inventions une réelle particularité dans l'histoire culturelle des mathématiques, où les femmes ont longtemps été sous-représentées."

Conclusion : si on sort de sa zone de confort, pour 10 euros, on a droit à une remise en forme de matière grise!

Lire sous la contrainte

mercredi 7 décembre 2016

Mr. North

Mr. North
Theophilus North, 1973
Thornton Wilder
Belfond, 2016
Traduit par Eric Chédaille



Allez, j'avoue tout de suite : ce roman fait partie de mes préférés depuis longtemps, et là , a-hum, c'est la troisième fois que je le lis, et j'ai saisi l'occasion de sa parution nouvelle pour le mettre en lumière. Oui, je sais, il y a tant de beaux roman à découvrir, alors pourquoi relire, hein? Pour savoir si le charme opère toujours? Pour passer encore du temps avec un vieil ami qui ne vous déçoit pas?

L'auteur, d'abord: né en 1897 dans le Wisconsin, il passe son enfance en chine et en Californie, a remporté trois Pulitzer et un National Book Award, et est décédé en 1975 dans le Connecticut. Il a écrit le scénario de L'ombre d'un doute (Hitchcock)

Le roman, ensuite:
En 1926, un jeune homme arrive à Newport (Rhode Island)(et hop pour un challenge états américains). Il vient de démissionner de l'enseignement, aspire à souffler quelque peu et finalement son temps d'armée à Newport quelques années auparavant lui a laissé de bons souvenirs de cette ville.
Originaire du Wisconsin (bien des éléments de la biographie de Wilder se retrouvent chez le narrateur!) et diplômé de Yale, Theophilus North doit gagner sa vie. Pour cela, il propose des cours de tennis aux enfants, ainsi que de diverses langues. Aux adultes, ce sera la lecture à domicile.
Toutes ces activités l'amènent à fréquenter différents milieux de Newport, des grandes familles riches et snobs à justement le petit peuple du personnel de maison, en passant par toutes les 'cités' de Newport, selon sa propre classification.

"Nous nous trouvons dans une petite province extra-territoriale, plus soucieuse des barrières sociales que ne l'était Versailles."

Notre jeune homme a des principes, garder un peu de liberté d'abord, et surtout observer une grande discrétion. Cette dernière qualité lui vaudra la confiance de bien des habitants rencontrés, et il se retrouvera à devoir conseiller, tirer d'affaire, bref, intervenir peu ou prou dans leur vie. La grande variété des histoires ainsi narrées est un des grands plaisirs de ce roman, ainsi que l'écriture fluide et élégante (bonne traduction, pour ce que j'en sais). Des moments plein d'humour, d'autres plus émouvants (ah l'histoire de Mino "Je n'ai jamais supporté de voir une expression d'accablement sur le visage d'une mère italienne").

Mais toutes ces histoires parlent-elles de personnages rencontrés par l'auteur?
"L'imagination se nourrit du souvenir. Si tel est leur désir, souvenir et imagination peuvent s'associer pour mettre en scène un bal des gens d maison, voire pour écrire un livre."

Les avis de Albertine, sharon,

lundi 5 décembre 2016

Une chasse au pouvoir

Une chasse au pouvoir
Chronique politique d'un village de France
Marie Desmartis
Anacharsis, 2012
Collection Les ethnographiques



Pourquoi ce livre? Ma bibli proposait quatre ou cinq livres de l'éditeur, choisi en décembre par Tête de lecture comme éditeur du mois, et ce titre était prometteur, voilà c'est tout.

De 2001 à 2006, Marie Desmartis a mené à Olignac (nom fictif donné au petit village landais concerné) une enquête/recherche dans le cadre de ses études. Elle connaissait déjà le village, dans lequel les élections municipales de 2001 avaient donné lieu à des surprises, puis à des réactions plus violentes (incendies). Elle va s'intéresser de plus près à l'histoire landaise, l'évolution d'une économie agro pastorale à une économie basée sur les plantations de pins, ainsi qu'aux changements dans la population d'Olignac durant les dernières décennies, qui pourraient aussi expliquer l'arrivée surprise (y compris la sienne!) à la mairie de Madame Fortier et son action en dépit de son peu de soutien à l'époque.
Elle assiste aux conseils municipaux, fréquentant surtout à son grand regret l'équipe municipale plus que les adversaires du maire.

Grâce sans doute à son "écriture subtile et entraînante", dixit dans la préface Alban Bensa, ce livre se lit 'comme un roman' et qui plus est un passionnant roman (parfois je devais me dire 'mais ce n'est pas un roman, le village et les habitants existent réellement!'). L'auteur reste centrée sur le village et, comme elle l'annonce dans son avant-propos, reconnaît qu’elle va forcément interagir sur le terrain, de par sa présence même. Préface et Avant-propos sont extrêmement intéressants, mais, comment dire, ont plus recours au jargon et sont moins fluides.
J'ai donc appris sur une discipline quasi inconnue de mes services, avec ses problèmes et ses limites, sur ce coin des Landes aussi, sur la politique locale et ses arcanes. Je recommande.

Un avis ici vraiment parfait!

L'occasion de découvrir l'éditeur du mois proposé par Tête de lecture (il existe un blog fait exprès!)

Et en plus je participe (encore!) au Lire sous la contrainte 

vendredi 2 décembre 2016

La ferme de cousine Judith

La ferme de cousine Judith
Cold Comfort Farm, 1932
Stella Gibbons
Belfond, 2016
Traduit par Iris Catella et Marie-Thérèse Baudron


Flora Poste est une toute jeune fraîche orpheline de dix-neuf ans, de peu de moyens financiers, et elle décide d'utiliser sa petite rente à loger chez un de ses nombreux cousins. Elle choisit les Starkadder, ceux de la ferme de Froid Accueil. (Tous les noms ou presque dans le roman sont de ce genre, et j'aurais préféré que l'on gardât le titre originel, au lieu d'une cousine Judith finalement à l'arrière plan, mais bon, ne chipotons pas).
Une ferme sombre, sale, une grand mère autoritaire et invisible, une cousine Judith dépressive, des cousins rustiques (ah Seth et Ruben!), la barque paraît chargée, mais le ton parodique, l'exagération plaisante, la fantaisie du tout emporte l'adhésion et l'on s'amuse beaucoup à suivre Flora dans ses tentatives de mettre de l'ordre là-dedans. Car Flora aime l'ordre, et au départ elle intervient dans ce but, et aussi pour s'amuser.

Les intellectuels londoniens et les nobliaux locaux ont aussi droit à leurs petits coups de griffe, mais le ton du roman n'est pas à la méchanceté, plutôt à la gentillesse. J'ai pris le tout comme une parodie (en plus d'une histoire que l'on ne lâche pas, avec sourire permanent!) et même un pastiche (ah le fameux secret de la grand mère et de la famille en général!)

Un roman un poil débridé et léger, qui fait du bien.

Merci aux éditions Belfond pour cette collection vintage et ses pépites.

Les avis de Jérôme , A girl (lu en VO)(oui, ce téléphone avec écran!), Hélène,

mercredi 30 novembre 2016

Le cornet acoustique

Le cornet acoustique
The ear trumpet (The hearing trumpet?)
Leonora Carrington
Flammarion, 1974
traduit par Henri Parisot


Leonora Carrington (1917, Angleterre-2011, Mexique) était totalement inconnue de mes services lorsque Fanja a fait part de son enthousiasme pour The hearing Trumpet (son billet) La dame est à la fois romancière et peintre, et a eu une vie bien remplie, voir wikipedia. Quant au roman...D'après la préface une seule copie en existait, que le préfacier remit à un conseiller culturel, et qui fut définitivement égarée. Mais! Des années plus tard l'auteur retrouva une autre copie, l'envoya au traducteur, justement, et le roman fut traduit et parut en français avant même l'anglais.

C'est parfaitement le genre de roman dont un résumé ne donne pas vraiment une idée exacte. Marion Leatherby, 99 ans (en VO il paraît que c'est 92) vit avec sa famille, en bonne santé, mis à part une petite surdité, d'où le cadeau d'un cornet acoustique de la part de son amie Carmella. Ce qui lui permet d'entendre une conversation où elle apprend qu'elle gêne et sera placée dans un établissement pour personnes âgées. Son rêve de découvrir la Laponie semble compromis, puisque tout cela se déroule au Mexique.

Jusque là tout paraît normal, n'est-ce pas? Carmella est bien un poil fantasque, Marion a des opinions étonnantes parfois, mais l'histoire va plonger dans, quoi? le fantastique? je ne sais pas; le surréalisme? sans doute puisque l'oeuvre de Leonora Carrington est cataloguée ainsi... Un final avec loups-garous (ou loups?), le graal chez les Templiers, des trucs ésotériques auxquels je n'ai rien compris, peu importe, je me suis bien amusée, parfois c'est du vrai délire, mais factuel et sérieux. L'arrivée de Carmella vers la fin, ses idées baroques en général, ça vaut le déplacement! J'ajouterai l'histoire gouleyante de Dona Rosalinda en plein milieu (Fanja tout comme moi trouve cela fort 'Don Quichotte').
Une grande expérience de lecture, où pas grand chose n'est épargné au lecteur (même pas la neige au Mexique). Pour lecteurs ne craignant pas un poil de fantaisie, quand même.

"je suis sûre que ce serait très agréable et très salutaire pour les humains de n'être soumis à aucune autorité. Il leur faudrait penser par eux-mêmes au lieu que ce soit la publicité, le cinéma, la police et les parlements qui leur disent ce qu'il convient de faire et de penser."

http://next.liberation.fr/arts/2011/05/27/deces-de-leonora-carrington-l-ultime-surrealiste_738787
Dans sa maison à Mexico