mercredi 30 janvier 2013

Dis que tu es des leurs

Dis que tu es des leurs
Say You're One of Them
Uwem Akpan
Books Editions, 2013
Traduit de l'anglais par Jean-François Chaix


Cinq textes, trois courts et deux bien aussi longs que certains romans (140 pages pour chacun), voilà le menu de ce recueil centré sur des jeunes africains. Chaque histoire est racontée au niveau de l'enfant ou de l'adolescent, avec toutes les incompréhensions et questionnements inévitables, et c'est au lecteur de connaître le contexte ou de l'inférer au cours de la lecture. Non, ce n'est pas tire-larmes, même si les arrière plans sont terribles. Toujours de l'humour et des dialogues vivants, mêlés de quelques expressions locales ou de broken english, accrochent le lecteur qui découvre aussi des pans de vie dans ces coins d'Afrique.

Gavés pour le Gabon se passe au Bénin, tout près du Nigeria. Le neveu de Fofo Kpee et sa soeur sont les victimes futures d'un drôle de trafic. (Je garantis personnellement l'authenticité de l'ambiance!)
Dans Corbillards de luxe, un jeune musulman du nord du Nigeria(où règne charia et conflits ethnico-religieux) fuit vers le sud et sa famille paternelle. Le bus qui doit l'y amener tarde à partir, à l'intérieur c'est un Nigeria en miniature qui voyage, chef religieux traditionnel, éléments de diverses églises, ancien combattant perturbé, et Djibril/Gabriel doit absolument cacher qu'il est musulman, au milieu de la folie douce régnant dans ce bus.
Seul signe d'espoir dans ces situations bloquées, dans chaque camp des gens cachent et sauvent des individus de l'autre bord, au péril de leur vie.

Les trois textes courts font pénétrer à l'intérieur d'un bidonville du Kenya, avec prostitution, drogue, faim, mendicité, et pluies incessantes, dans un appartement éthiopien, et une villa du Rwanda durant la guerre civile.

Le nigérian Uwem Akpan use d'une langue savoureuse et de quelques descriptions évocatrices pour raconter plutôt sobrement ces histoires marquantes et exemplaires. A découvrir.

Merci à Anaïs Hervé et l'éditeur.

lundi 28 janvier 2013

Juliette ou le chemin des immortelles

Juliette ou le chemin des immortelles
Tristan Cabral
Récit
le cherche midi, 2013


Les habitués de ce blog ne seront pas étonnés d'apprendre que je ne connaissais absolument pas Tristan Cabral, poète dont le premier recueil s'intitulait Ouvrez le feu! (1974)
Mais il s'agit ici d'un récit autobiographique, fort court, évoquant la vie si remplie de l'auteur. Un fort joli texte, dépouillé et intense, sobre et éclairant. Son parcours et ses engagements méritent d'être connus (oh que oui!), mais je me limiterai à deux souvenirs.

Tristan Cabral est né en 1944, des amours de sa mère Juliette avec un médecin militaire allemand. Le couple ne se reverra jamais, et Juliette reprendra la vie commune avec son mari.
"Le jour de mes dix-huit ans, le 29 février, Juliette m'a dit, le dos tourné : 'Tu sais bien que Claude n'est pas ton père!'
C'était un dimanche après-midi. J'ai pleuré et j'ai ri. Juliette disait enfin ce que j'avais toujours su sans le dire. Le silence se fendait. J'étais en mots. Je n'étais plus tout à fait l'enfant d'un long silence."

Vers dix ans, le mystère des mots lui est révélé, par un instituteur.
"J'étais sauvé. Je savais tout. Les mots, c'était le vrai monde. (...) Mes premiers poèmes, je les appelais 'mes vers secrets'. Je n'en ai gardé qu'un. Il est bien sûr dédié à Juliette. Il m'a valu le prix de la fête des Mères. Le journal Sud-Ouest l'a publié. Juliette l'a eu dans un vieux portefeuille toute sa vie.
Le voici:
La mise en mer
A Juliette des Océans
Je regagnais les portes
des marées de septembre
quand une vague morte
est venue me surprendre

alors j'ai pris ton corps
j'ai fermé tes paupières
et j'ai longtemps marché
en direction du nord
et puis je t'ai couchée
dans un filet de pierre

J'ai tressé dans les algues
des fleurs de sable vert
et je t'ai mise en mer
dans le creux d'une vague...
(Sur la jetée du Moulleau, j'avais onze ans) "


Tu as vu , Aifelle, une grande première, un poème sur mon blog!

Pour la suite, à découvrir!

Merci à Brize qui a sorti de sa bibliothèque un recueil des poèmes de l'auteur et vous en livre un.
Merci beaucoup à Solène!

vendredi 25 janvier 2013

Ce qu'il advint du sauvage blanc

Ce qu'il advint du sauvage blanc
François Garde
Gallimard, 2011


Parfaite quatrième de couverture, alors allons-y :
"Au milieu du 19ème siècle, Narcisse Pelletier, un jeune matelot français, est abandonné sur une plage d'Australie. Dix-sept ans plus tard, un navire anglais le retrouve par hasard : il vit nu, tatoué, sait chasser et pêcher à la manière de la tribu qui l'a recueilli. Il a perdu l'usage de la langue française et oublié son nom.
Que s'est-il passé pendant ces dix-sept années? C'est l'énigme à laquelle se heurte Octave de Vallombrun, l'homme providentiel qui recueille à Sydney celui qu'on surnomme désormais le "sauvage blanc".

J'ignore ce qui m'a le plus fascinée dans ce roman englouti en moins de deux jours, sans doute grâce à l'histoire hors du commun et à l'écriture fluide et belle. La relation de l'aventure de Narcisse, de son abandon sur la côte et ses premiers temps chez les Aborigènes. Ou, en alternance, les lettres d'Octave, relatant ses tentatives pour comprendre Narcisse et découvrir son passé. Ce choix de narration à dix-sept ans d'intervalle dope l'intérêt du lecteur, c'est évident.

Narcisse et Octave sont au départ des hommes du 19ème siècle et leur vision des "sauvages" est empreinte des préjugés et incompréhensions de l'époque (et d'autres ultérieures!), l'homme blanc étant bien sûr supérieur, et sa civilisation le but ultime à imiter et atteindre. Cela se ressent bien dans les réflexions et craintes de Narcisse au contact de la tribu qui le recueille,  mais aussi au travers des lettres d'Octave, en dépit de la sympathie manifeste qu'il éprouve pour le "nouveau" Narcisse, calme et pacifique.

Le lecteur n'aura pas toutes les réponses aux questions légitimes sur la vie de Narcisse dans la tribu, son mutisme ou son indifférence actuels.
Illustration prise dans l'article ici (intéressant à lire!) Pour en savoir plus...
Nombreux avis chez Babelio

mercredi 23 janvier 2013

Une histoire de tout, ou presque...

Une histoire de tout, ou presque...
A short history of nearly everything
Bill Bryson
Petite Bibliothèque Payot, 2011
Traduit par Françoise Bouillot

Coup de coeur


" A défaut d'autre chose, les géologues ne sont jamais à court de presse-papiers."


Définitivement, Bryson est grand. Durant trois ans, il a compulsé articles et livres, rencontré des spécialistes, et tout ça pour qui? Nous! Humbles êtres ayant tout oublié de nos cours de physique, chimie, SVT, géologie, si tant est que nous en ayons un jour su ou compris quelque chose. Jetez-vous sur ce (gros quand même) livre de poche, où Bryson vous fera parcourir l'immensément grand (les galaxies...), l'immensément petit (microbes, bactéries et atomes...), les océans, le sous-sol, les forêts et les déserts, pour terminer en feu d'artifice par nous, homo sapiens issu d'une longue lignée, plutôt chanceuse d'être là, et même que ce serait pas mal de faire attention, si nous abusons trop de notre planète.

En plus d'une documentation sans faille, Bryson nous fait profiter d'une pédagogie sans égale pour faire passer la science avec humour. Surtout il sait montrer les tâtonnements, les hasards des découvertes, racontant de passionnantes histoires de scientifiques au caractère parfois spécial.

Juste quelques exemples montrant que Bryson sait faire passer les sujets les plus ardus:

Le big bang
"Nous avons tous fait l'expérience des perturbations dues à la radiation cosmique fossile. Allumez votre télévision sur n'importe quel canal qui ne capte pas de chaîne : environ 1% de la neige que vous voyez danser sur l'écran est dû à ce reliquat du big bang. La prochaine fois que vous vous plaindrez qu'il n'y a rien à la télé, rappelez-vous que vous pouvez toujours regarder la naissance de l'univers."

Le nombre d'Avogadro
"Il équivaut au nombre de grains de pop corn nécessaires pour enfouir les États-Unis sous une couche épaisse de 12 km."

Les électrons
"Quand vous vous posez sur une chaise, vous n'êtes pas réellement assis, vous lévitez au-dessus à la hauteur d'un angström (un cent-millionnième de centimètre), vos électrons et les siens s'opposant formellement à toute tentative d'intimité plus rapprochée."

L'atome
Interrogé sur la façon dont on pourrait visualiser un atome, Heisenberg se borna à répondre : 'N'essayez pas'.

La tectonique des plaques
Le Kazakhstan était autrefois rattaché à la Norvège et à la Nouvelle Angleterre. Un coin de Staten Island, mais un coin seulement, est européen. Il en va de même de Terre-Neuve. Ramassez un caillou sur une plage du Massachusetts, et son parent le plus proche se trouvera en Afrique. "

Les océans
Les États-Unis avaient commencé dès 1946 à transporter des bidons de 200 litres de déchets [radioactifs, oui!] aux îles Farallon, à une cinquantaine de kilomètres au large de San Francisco, où on les jetait tout simplement par dessus bord.
 
Coïncidence? J'ai dans ma PAL L'Océan, de Robert Kunzig, figurant dans la bibliographie de Bryson. Commencé la lecture, je me régale!

Les avis chez Babelio, luocine,

Et encore une fois merci à maggie!!!

lundi 21 janvier 2013

Je t'aime [maintenant]


Je t'aime [maintenant]
Sandra Reinflet
Michalon, 2012




Sandra Reinflet est agaçante. Si. Elle est bourrée de charme, et comme si ça ne suffisait pas, elle est musicienne, et elle sait écrire et photographier. J'ai des preuves en main. Son namoureux est lui aussi bien pourvu  en talent, humour et intelligence.
Agaçante, je vous dis.

Des photos prises en gros, voire très gros plan illustrent des histoires vraies (vécues par l'auteur). Des histoires d'amour, amour filial, amour d'enfance, d'adolescence, de maturité. Amours éphémères ou dans la durée, platoniques ou charnelles, douces ou cruelles. Des histoires personnelles que Sandra Reinflet a voulu se remémorer en partant à la recherche de l'Autre. Pour le photographier comme il est actuellement, et lui demander de raconter une autre histoire. Avec le risque du refus, le risque de voir repartir une histoire, le risque d'être déçu, le risque que ce ne soit pas possible.


C'est très intime comme démarche, on marche sur le fil parfois, mais le respect de l'Autre est là. En même temps, le lecteur découvre le résultat d'une vraie aventure artistique, textes et photos, qui se lit quasiment d'une traite, sans voyeurisme. Une histoire par exemple, celle démarrant en gare de Marseille, pourrait être une courte nouvelle. La rencontre avec Sebastiano, voir ci-dessous, est amusante et touchante. Et toujours un petit coup au cœur quand la dernière page, la rouge, est vide.
 "Moi aussi j’étais à Venise, mais en voyage scolaire, à quatorze ans et des poussières. La veille, ma vie avait basculé. Sebastiano m’avait embrassée.
Jusqu’à ce jour, personne n’avait aventuré ses lèvres aux abords de ma bouche enferraillée. J’essayais pourtant, mais rien à faire. Les Beaux me trouvaient moche, et les Moches étaient trop timides. à l’époque, ma classification des hommes se résumait à ces deux catégories. L’expérience de la veille m’avait ouvert les yeux sur un nouveau type de possible : l’étranger.
J’espérais que Sebastiano viendrait me dire au revoir à la gare routière, mais je commençais à ne plus y croire. Le car allait démarrer, mettant fin à mon idylle transalpine.
Soudain, comme dans une comédie romantique, Sebastiano est arrivé, majestueux, une lettre et une rose à la main. Et il m’a embrassée fougueusement.
Il était beau, il avait dix-huit ans, il conduisait un scooter et surtout, il n’avait pas honte d’être avec moi, devant tout le monde. Jusque-là, j’étais celle à qui les garçons adressaient uniquement la parole pour demander les réponses aux devoirs. En un seul baiser public, Sebastiano me faisait passer du statut de ringarde à celui d’experte en relations internationales.
Je l’aimais. J’aimais l’Italie.
Et je commençais presque à m’aimer, moi."

Pour les magnifiques moments passés à découvrir ce livre, Sandra Reinflet, je vous pardonne.
Ayé, j'ai ajouté des photos!!!

Le billet de SophieLit
Interview de l'auteur
Son premier livre, Same but different
Elle voyage avec une copine

vendredi 18 janvier 2013

Féerie générale

Féerie générale
Emmanuelle Pireyre
Editions de l'Olivier, 2012




Période faste pour moi rayon romans français contemporains dont un bon paquet passent la rampe. J'ai aimé Féerie générale, que dis-je, je l'ai dévoré, ... mais fichtrement difficile d'en parler, c'est bien ma veine.

Tiens, les titres de chapitres, au hasard, "Comment laisser flotter les fillettes?", "Comment habiter le paramilitaire?", "Le tourisme représente-t-il un danger pour nos filles faciles?", "Friedrich Nietzsche est-il halal?".

Emmanuelle Pireyre semble passer du coq à l'âne, mais que nenni, elle a un fil, et s'y tient avec logique, sachant relier les thèmes les plus improbables, le job de DJ et Nadine de Rotschild, par exemple, le dico et le Commissaire Moulin, etc... Anecdotes perso, faits divers, réflexions sur l'actualité, vision acérée de notre société, allez, lecteur, laisse toi entraîner...
Et pour moi ça a marché, enchantée que j'étais de découvrir un bouquin original et inattendu, bourré d'humour et d'intelligence et qui plus est écrit de façon personnelle et fluide.

Avis chez babelio, et chez Brize,   christw,

mercredi 16 janvier 2013

Miette

Miette
Pierre Bergounioux
folio, 2005
Paru en 1995


Une photo datant de 1910, une mère, Miette, et ses quatre enfants, dans un village du Limousin. Le narrateur n'a fait que croiser Miette, trois secondes inoubliables: "d'autres, en revanche, sont toujours là quand on les chercherait en vain du regard. Il peut arriver qu'on ne les ait jamais vus ou que ça n'ait duré que trois secondes et qu'on n'ait même pas su, alors, qui ils étaient. Mais l'important ne va pas forcément de pair avec l'agitation, le bruit, ce qui se voit, le temps. C'est parce qu'on tent à les confondre que des tas de gens se montrent beaucoup, parlent d'abondance. Tout l'effet que ça fait, c'est celui d'un rideau dont le vent s'empare ou qu'un enfant agite dans ses jeux. Alors que le silence, quand il est fait des mots amers qu'on a tus, les larmes ravalées, l'absence pratiquée dès le temps qu'on est présent au monde parce qu'on y fut contraint et forcé, c'est le contraire. On en tient compte. On n'agit pas comme on ferait si cela n'avait pas été, n'était plus. C'est pour ça que l'air, la lumière ne sont pas, comme on croit, inhabités, vides, mais, parfois, par endroits, vibrants, vivants, chargés de présences éminentes."

Miette, amoureuse d'un autre, a dû épouser Pierre, elle a dit non. Entendu comme un oui. Elle n'a plus dévié de la ligne, ensuite.
"Qu'elle fut partie prenante, elle aussi, de la négation, violence aveugle, cruauté qu'on appelle réalité, cela va de soi. Elle ne fut admirable que pour l'avoir acceptée après avoir, d'abord, refusé. La détermination qu'elle opposa aux forces qui écrasaient sa volonté, elle l'employa au service des mêmes forces parce qu'il y a une chose que ce monde, le sien, ne souffrait point et qu'elle n'aurait jamais conçue : de vouloir encore à l'encontre des faits, de préférer le possible anéanti à ce qui était réalisé."

Quatre enfants, donc, un aîné qui prend les terres en mains à la mort du père. Une fille qui se verra ouvrir les portes de l'Amérique, mais cela ne se fera pas. "C'est en ce soir d'été, que sa ligne de fuite, la tangente poussée d'un trait jusqu'au seuil d'un autre monde par l'audacieuse s'incurve et revient se confondre avec le cercle étroit, le monde clos d'où elle avait fusé."

Une histoire puisant ses racines dans les millénaires précédant, dans un terroir précis, mais en même temps ancrée dans un 20ème siècle où tout change, même au fin fond des campagnes. Le narrateur, arrivé dans ce coin lorsque les protagonistes sont déjà âgés, narre cependant leur histoire, faisant la part à son imagination, ses suppositions. Cela dans une langue belle, rude, précise, qu'il me fallut apprivoiser. Mais quel bonheur!

Merci à christw d'avoir contribué à me souvenir que je voulais découvrir cet auteur. Le billet qui fut le déclic.

Un avis ici
Ici aussi   (et bergounioux et moi)

JCBourdais s’interroge lui aussi à propos d'une photo de famille.

Étrange (ou pas), moi aussi durant toute cette lecture j'ai eu en mémoire une des rares photos anciennes conservées dans la famille.
22 novembre 1919 : mon grand père se marie. A la gauche du couple, les parents du marié, Paul et Adeline. Tout à droite, la mère de Paul, née en 1843 (donc la grand mère de mon grand père). Avec qui ai-je discuté de cette photo? La jeune fille 2ème à gauche rang du haut, une cousine germaine du marié, encore dotée d'une excellente mémoire quand je l'ai connue.
Un an après, la mariée accouche d'un garçon et décède dans le mois suivant, en janvier 1921. Et fin 1921, mon grand père se remarie avec une autre jeune fille rang du haut, quatrième à partir de la gauche, qui deviendra donc ma grand mère, et assistait à ce premier mariage en qualité de sœur de la mariée.
Je m'interroge : mariage arrangé pour ne pas laisser un veuf avec un très jeune enfant?

Challenge de Philippe : Lire sous la contrainte

lundi 14 janvier 2013

A marche forcée / L'axe du loup

A marche forcée
A pied du cercle polaire à l'Himalaya 1941-1942
Slavomir Rawicz
Phébus, 2002

Longtemps j'ai hésité à lire ce récit à la véracité controversée, mais soyez en sûr, une fois lancé, on ne le lâche pas!

Rawicz est un jeune polonais arrêté par les Russes en 1939 et qui, après un simulacre de procès, est condamné aux travaux forcés dans le nord de la Sibérie. Avec six camarades, il s'évade, direction le sud, et après des mois de souffrances et d'aventures héroïques, ayant longé le Baïkal, traversé la Mongolie, le désert de Gobi (quasiment sans boire), et l’Himalaya, arrive en Inde!
Une expédition incroyable, qui ne sera pas crue de tous quand le livre paraîtra en 1956, à une époque où il ne faisait pas bon parler goulag et déportation en Sibérie.

Rawicz est mort en 2004 (en Angleterre), refusant d'en dire plus.
Pour en savoir plus sur l'auteur et la controverse: ici
Le vrai évadé qui aurait inspiré Rawicz : ici 

Cependant en dépit de toutes polémiques, son livre demeure passionnant et un exemple de ce qu'était l'envoi en Sibérie, les conditions de vie dans les camps et les évasions le long de cet axe.

Le mot axe n'est pas choisi au hasard, puisque j'ai enchaîné cette lecture avec :

L'axe du loup
De la Sibérie à l'Inde, sur les pas des évadés du Goulag
Sylvain Tesson
Mon exemplaire : 2004

Les déplacements en Asie se sont effectués naturellement d'est en ouest (et d'ouest en est) en suivant des bandes bioclimatiques, taïgas, steppes, il suffit de penser aux grands conquérants, aux marchands de la soie. Exception : les raids hostiles s'effectuaient vers le sud. D'où le nom d'axe du loup pour cette direction non habituelle.

Sylvain Tesson a donc mis ses pas dans ceux des candidats à la liberté, "moines orthodoxes, prêtres bouddhistes, dissidents politiques, zeks, Mongols, Juifs, Bouriates, Tibétains". A pied, à cheval, à bicyclette, il a crapahuté sur des milliers de kilomètres, endurant chaleur et froid, vent et poussière. Bien sûr il n'avait pas la police à ses trousses, mais il a pu tester la rigidité de la bureaucratie chinoise.

Ce voyage peut être considéré comme une sorte d'hommage à tous ces gens ayant fui au péril de leur vie une situation intenable, car Rawicz (qu'il ait affabulé ou pas) n'est qu'un exemple parmi bien d'autres, ici évoqués aussi.

vendredi 11 janvier 2013

Delivrance

Delivrance
Flaskepost Fra P (traduction chez Lystig)
Jussi Adler-Olsen
Albin Michel, 2013
Traduit du danois par Caroline Berg


Le département V de la police de Copenhague est en charge des affaires non résolues. En ce jour de mars, en voilà une pile poil dans leur créneau : une bouteille retrouvée sur les côtes écossaises, contenant un appel à l'aide écrit avec du sang plus d'une décennie auparavant par l'un des enfants d'une même famille, enlevés par un ravisseur déterminé et intelligent.
Ravisseur que le lecteur va vite connaître de l'intérieur : ses motivations, sa vie actuelle, et son prochain enlèvement! Ainsi que la peur qui étreint petit à petit sa jeune épouse qui ignore tout de l'homme qu’elle a épousé.
Pour démêler tous les écheveaux, et gagner la course poursuite avec ce dangereux criminel, un trio étonnant basé dans un sous-sol de l'hôtel de police où les mouches vertes prolifèrent : Carl Mørk, amateur de siestes, le mystérieux Assad et la volcanique Rose.
Avec une mention spéciale pour Rakel et Isabel qui se révèlent pires que des tigresses, dans une course poursuite d'anthologie.

Bien bien, se dit-on. Un serial-killer, du suspense, un truc bien ficelé. Mais pourquoi bouder son plaisir? Au départ, avec ce trio de zèbres improbables chargés de l'enquête, je me suis demandé où je mettais les pieds. Puis le professionnalisme de Mørk et l'acharnement des deux autres à faire parfois ce qui leur passait par la tête, ont commencé à porter leur fruit, et j'étais cuite, scotchée, par cette histoire bien découpée, bien rythmée, bien pourvoyeuse d'adrénaline. Une seule envie : lire les deux premiers tomes!

Lystig n'a pas résisté, voir son avis.Celui de Black Novel,
Oui, Lystig, je te le mets en défi Scandinavie noire

Une grand merci à Carol M. et à Albin Michel
Challenge Polars et Thrillers chez liliba

Challenge de Philippe D

mercredi 9 janvier 2013

Shakespeare (Antibiographie)

Shakespeare 
Antibiographie
Bill Bryson
Petite Bibliothèque Payot, 2012
Traduit par Hélène Hinfray


"Pour répondre à la question que vous vous posez forcément, non, le présent ouvrage n'a pas été écrit parce que le monde avait besoin d'un livre de plus sur Shakespeare. L'idée était de prendre la mesure de ce que les archives nous apprennent réellement sur lui.
Ce qui, forcément, explique sa minceur."

Ceci étant, en 200 pages environ, avec son humour et son talent habituel pour nous instruire dans le plaisir, Bryson fait le tour de la question Shakespeare - ou presque. Son admiration pour le génie de Shakespeare transparaît bien souvent et c'est un bonheur de savoir ... qu'on ne sait rien, en fait, ou pas grand chose sur lui. Déjà que son nom est orthographié de différentes façons (mais même pas celle que l'on utilise maintenant...), qu'il a disparu des écrans radars pendant de longues années, ce qui permet de bien fabuler, qu'il ne s'occupait pas de conserver ses manuscrits (normal) et qu'après sa mort heureusement ont été imprimées pas mal de ses pièces dans le "Folio" (mais avec des versions différentes, sinon ç'aurait été trop facile!). Mais des chercheurs peuvent en dire long sur les imprimeurs ayant travaillé sur ce Folio. Et bien sûr on a attribué ses œuvres à d'autres personnes, parfois décédées avant lui.
On apprend aussi une multitude de détails sur la vie à l'époque de Shakespeare. Sachez que des centaines de mots nouveaux apparaissent dans ses pièces, qu'à l'époque la peste revenait régulièrement, obligeant les théâtres à fermer un ou deux ans... Bref, il ne faut surtout pas se priver de cette découverte du plus grand dramaturge anglais!

Merci à maggie pour le prêt (un Bryson ne se refuse pas!). Les avis de Luocine, Dominique, Eeguab,claudialucia,

Trouvé sur F**k (merci Karine:)!), je n'ai pas résisté...

lundi 7 janvier 2013

Adeline Mowbray

Adeline Mowbray
Amelia Opie
Archipoche, 2013
Traduit par C. Chenel
Paru en 1804


Comme l'indique le bandeau, ce roman est paru à l'époque de Jane Austen, mais n'offre pas vraiment le même schéma récurrent du mariage de l'héroïne à la fin (mais attention, dans un milieu social correspondant, après examen des fortunes respectives).

Adeline Mowbray a été élevée par une mère veuve (et non pas célibataire comme l'indique la quatrième de couverture), férue d'idées parfois extravagantes, préférant la théorie sans fin à la pratique. Adeline a été convaincue assez tôt par les écrits d'un certain Glenmurray de rejeter l'institution du mariage. Lorsqu'elle fait sa connaissance, elle en tombe éperdument amoureuse et vit avec lui en refusant mordicus de l'épouser en dépit des tentatives de Glenmurray de renoncer à ses idées pour éviter à celle qu'il aime le mépris et la mise à l'écart de la société. On ne rigolait pas avec cela à l'époque (et même il n'y a pas si longtemps)
La mère d'Adeline refuse de la revoir, à cause aussi d'une rivalité amoureuse mère-fille.
Le parcours du couple Adeline-Glenmurray sera donc celui de parias (enfin, plutôt pour Adeline, car son amant lui est un homme et comme tel ne se fait pas traiter de "femme entretenue" et on ne refuse pas de le voir)

La préface indique qu' Amelia Opie était l'amie de Mary Wollstonecraft, féministe, ayant vécu une liaison passionnée avec le philosophe Godwin, partisan de l'abolition du mariage. Mère de Mary Shelley, elle aurait servi de modèle à Adeline Mowbray.

J'ignore comment ce roman a été reçu à l'époque. Une curiosité détonante pour nous aujourd'hui, en tout cas. C'est bien écrit, avec de nombreux rebondissements (je n'ai pas tout raconté, évidemment), des passages un peu trop mélodramatiques pour notre époque, mais l'on s'attache aux personnages, ils ne sont pas d'un seul bloc et évoluent. Amelia Opie fait finement passer les décisions d'Adeline et son évolution. Hors de question non plus qu'elle et son héroïne ne constatent pas finalement que le mariage est une institution à respecter. En tout cas vivre hors de ces liens à l'époque exposait à du mépris et au manque de respect des autres hommes (dont l'opinion sur les femmes en général, même mariées, n'était pas déjà si favorable).

Un avis chez S. Ecriture

Merci à Christel B de LP Conseils et à l'éditeur.

vendredi 4 janvier 2013

L'abandon du mâle en milieu hostile

L'abandon du mâle en milieu hostile
Erwan Larher
Plon, 2013


" Mais, à dire vrai, la gent féminine ne m’intéressait pas, ne m'avait jamais intéressé, et réciproquement. Je mettais leur indifférence à mon égard sur le compte de leur frivolité naturelle, de leur goût du superficiel, du clinquant. Or j'avais encore un peu d'acné, des lunettes, des bonnes notes  et une collection de timbres - pas exactement un mâle dominant."

Études de droit, affiliation aux Jeunes Libéraux, famille de la bonne bourgeoisie dijonnaise, une vie déjà placée sur des rails prévisibles.
Sauf que le héros narrateur est fasciné par son contraire; elle fréquente des punks, assiste à des concerts débordant de décibels, elle est rebelle, sûre d'elle et inaccessible. Pourtant elle va le remarquer.
Histoire d'amour improbable et passionnée au début des années 80 (pour ceux qui auraient oublié, c'est la gauche au pouvoir épisode 1).

Rassurez-vous, avec Erwan Larher aucun risque de tomber dans la guimauve. Son héros hypersensible mais généreux en auto dérision s'exprime dans un journal personnel, le premier tiers est purement jubilatoire, mais les nuages s'accumulent, "Il va bien falloir que j'en parle", et le narrateur va découvrir l'inimaginable. Il va salement souffrir, et s'interroger sans trouver de réponses.

Un roman à la fois drôle et poignant, que j'ai lu presque d'un souffle, mais un peu sonnée, et m'obligeant donc à un arrêt pour reprendre haleine et aussi en profiter plus longtemps. Erwan Larher, après Qu'avez vous fait de moi et Autogenèse, confirme son talent non formaté et son choix de thèmes originaux; impossible de deviner où il va emmener son lecteur.

Note : à relire mes billets sur les romans précédents, je note que mes avis ne varient pas trop, avec dedans "original","personnel", "jubilatoire", "auto dérision". En revanche le mot "immarcescible" que je réclamais est présent cette fois dans le roman. Mon bonheur ne sera cependant complet qu'en lisant la suite d'Autogenèse! 

L'auteur a concocté des petits films pour évoquer l’atmosphère du livre. Douze exactement. Vous pouvez les retrouver là.

mercredi 2 janvier 2013

Némesis

Némésis
Philip Roth
Gallimard, 2012
Traduit par Marie-Claire Pasquier

Némésis, assimilée à la colère ou la vengeance divine, est-elle vraiment responsable des circonstances qui ont broyé le destin de Bucky Cantor, professeur de gymnastique rigoureux, perfectionniste et consciencieux?

Cet été 44 est torride, la guerre se poursuit en Europe et Asie, mais Bucky Cantor n'a pu y participer en raison de sa mauvaise vue. Une terrible épidémie de polio sévit dans la petite ville de Newark, attaquant les jeunes. A l'époque l'on ne connaissait pas l'origine et le mode de propagation de cette maladie parfois mortelle, souvent invalidante. Pas de vaccin non plus bien sûr. Tout un symbole que Bucky Cantor et son amour su sport et du corps en pleine possession de ses moyens soit justement confronté à cette maladie là.

"Il s'agissait là aussi d'une vraie guerre, une guerre de massacre, de destruction, de saccage, de malédiction,une guerre avec les ravages de la guerre - une guerre déclarée contre les enfants de Newark."

Réactions de la petite communauté, accusations infondées, chaleur insupportable à Newark alors que la maladie frappe aveuglément, la première partie est pesante, suivie pour un temps de la fraîcheur du camp de jeunes au bord d'un lac, Éden préservé que Bucky Cantor se reproche d'avoir intégré.
La dernière partie, des années plus tard, est quasiment la plus poignante et clôt le roman de façon magnifique.
Une histoire brève, efficace, tragique.

Challenge de Philippe, Lire sous la contrainte