jeudi 30 octobre 2014

Duane est dépressif

Duane est dépressif
Duane's depressed
Larry McMurtry
Sonatine, 2013
Traduit par Sophie Aslanides



Pour ceux qui ne connaissent pas encore Larry McMurtry, sachez qu'il est scénariste, libraire indépendant au Texas et auteur de plein de bons bouquins hautement recommandables, dont Lonesome Dove qui a fait chavirer le cœur de moult lectrices, et d'une série se déroulant au Texas, La dernière séance, Texasville, et maintenant Duane est dépressif, roman qui peut se lire indépendamment.

Un beau jour, Duane gare son pick-up et décide de se déplacer à pied. Ce genre de décision, aux Etats-Unis, et en particulier à Thalia, Texas, ça ne passe pas inaperçu et suscite de l'incompréhension. Pour Karla, son épouse depuis quarante ans, c'est sûr, il est dépressif. Mais pourquoi?

"J'ai parcouru des millions de kilomètres en pick-up et, pourtant, je n'ai jamais vraiment vu le monde, je n'ai vu que les pick-up."
"Il ne voulait pas être joignable. Cela faisait trop longtemps qu'il l'était. Maintenant, tout ce qu'il désirait, c'était rester assis et penser; et ne pas être pressé, quand il pensait.Toute sa vie il avait fait ce qu'on attendait de lui, mais ce temps-là était révolu. Il voulait définir ses propres priorités et les mettre en action. Devrait-il d'abord se rendre en Egypte?"

Au début il passe presque tout son temps dans une cabane qu'il possède, à quelques kilomètres de la ville. Puis l'achat d'une bicyclette lui permet d'élargir son périmètre de déplacement. Il cultive son jardin, discute, fait des rencontres, lit Thoreau ("Il avait l'impression d'être précisément l'homme que Thoreau décrivait, aliéné par son travail." (et tout A La recherche du temps perdu!)... Rêvons : et si d'autres imitaient Duane?
Ce gros roman se lit absolument sans souci, ce n'est pas du tout déprimant, plutôt souvent drôle même. J'ai vraiment beaucoup aimé!

Un post sur facebook avait attiré l'attention sur la traduction et j'avais un peu peur avant de démarrer, mais rien n'a pu altérer mon plaisir et j'ai pu ignorer quelques raideurs dans certaines phrases, c'est vrai, et des passages un peu étranges à première lecture, tels "elle savourait son canapé, bien au sec dans sa maison et sur lequel elle était confortablement installée."Il marchait avec autant de facilité et de tonicité que ses premiers jours de randonneur."
Avis : ledevoir, et idem sur les traductions.

vendredi 24 octobre 2014

Dictionnaire amoureux de Marcel Proust

Dictionnaire amoureux de Marcel Proust
Jean-Paul et Raphaël Enthoven
Plon Grasset, 2013



De Agonie à Zinedine (si, si!), ce sont 700 pages à la fois érudites et gouleyantes qui attendent le proustien pas trop néophyte tout de même. Les deux auteurs, père et fils (pour répondre tout de suite à la possible question, sachez que c'est le fils qui m'a dédicacé ce livre l'année dernière) se sont lancés sans peur dans ce tout Proust ou presque, forcément subjectif. Leurs choix sont là, même si les incontournables entrées sont présentes : Albertine, Asthme, Baiser (du soir), Cocteau (Jean), Grand Hôtel, Homosexualité, Judaïsme, etc... Moins attendus : CGT, CQFD (Ceux Qui Franchement Détestent), Kabbale, Motordu (Prince et princesse de) et Zinedine...

Quelques exemples

Asperge
Musée d'Orsay
Le collectionneur russe Charles Ephrussi avait commandé en 1880 à Manet une nature morte représentant une botte d'asperges, pour la somme de 800francs. À la réception de l’œuvre, il lui en donne 1 000. Manet décide alors d'offrir un nouveau tableau, de plus petites dimensions, à son généreux commanditaire, qu'il lui envoie accompagné du billet suivant : « Il en manquait une à votre botte. » (texte pris sur wikipedia)

CQFD : Anatole France : "La vie est trop courte et Proust est trop long."

Gallica.bnf.fr : pour voir les manuscrits...

Imprimeur, un métier!
Hahn (Reynaldo) Une des rares séquences émotion dans ce livre;

Hapax (désigne un mot qui n'a qu'une seule occurrence dans la littérature), et chez Proust : barbotis, cacographie, condoléancer, copiateurs, courbaturé, encauchemardée, escroqueuse, installage, louisphilippement, migrainer, patoiseur, poudrederizée, tigelé, trompaiiller, vibratilité, ... (je ne vous dis pas l'énervement affolé de mon correcteur orthographique)

Madeleine (Jacques) : incroyable mais vrai, le premier lecteur professionnel et consciencieux de Proust s'appelait ainsi! J'en profite pour ajouter que l'héroïne de François le Champi, que le narrateur lisait dans son enfance, s'appelle Madeleine. On n'en sort pas.

Motordu (Prince et princesse de), semble-t-il dignes descendants de Françoise et du directeur du Grand Hôtel de Balbac

Olfaction (et émotion)
"la psychologie expérimentale a, depuis longtemps, établi un lien solide entre ce que l'on sent et ce que l'on ressent. Par gratitude, elle a elle-même nommé "syndrome de Proust" le va-et-vient complexe qui, né dans les narines ou le palais, s'empresse de vivifier des émotions tapies dans le cerveau archaïque.
A cet égard, il est avéré que les odeurs sont des stimuli sensoriels de première force et que les perceptions de l'enfance s'y incrustent mieux que si elles avaient été recueillies par d'autres organes." (le reste est fort intéressant aussi)

Ouin-ouin
Voir chez les Boloss des Belles Lettres (je n'ai ni tout lu ni tout compris)

En parle : Valérie, ici et

samedi 18 octobre 2014

Fonds perdus

Fonds perdus
Bleeding Edge, 2013
Thomas Pynchon
Fiction et Cie, Seuil, 2014
Traduction de Nicolas Richard


J'ai a-do-ré.

En parcourant il y a quelques mois la liste des nouveautés de la rentrée, je n'ai noté que deux fois "il me le faut absolument" : le Padura et le Pynchon. (je peux le prouver)
C'est sûr, Thomas Pynchon ne sera jamais au festival America. Circulent de vieilles photos de cet auteur né en 1937 -eh oui- sinon mystère. Fort heureusement existent ses romans, Vente à la criée du Lot 49 et Vice caché ont suffi à me faire tomber dans la marmite. A girl je ne comprends pas que tu n'aies jamais tenté cet auteur (si?), car c'est totalement ton  créneau...

Pour savoir de quoi ça parle, ma foi, vous avez l'excellente quatrième de couverture ou une récapitulation page 280 sur 440 de Maxine l'héroïne à destination de Horst, dont j'ignore si à ce moment il s'agit de son ex ou futur ex ("pur produit du Midwest, quatrième génération, sentimental comme un silo à grains") mais ne m'embrouillez pas, là.
"Le documentariste Reg Despard- son génie de l’informatique encore deux fois plus parano, Eric - ils repèrent des drôles de trucs dans la comptabilité de hashslingrz, OK, Reg m'en fait part, pense que c'est de mauvais augure, à un échelon global, peut-être lié au Moyen-Orient, mais ça ferait trop X-Files ou je ne sais quoi." "Maintenant il semble que Reg ait disparu, mystérieusement, mais peut être juste parti à Seattle." "Maintenant les Fédéraux en ont aussi après moi, soi-disant à cause de Brooke, de son mari et d'une supposée connexion avec les Mossad, qui pourrait très bien être de la pure, comment disent-ils là-bas, foutaise."

Vous n'avez pas tout compris? Ce n'est pas grave! Cela se passe à New York (ville parcourue au fil du roman, somptueusement décrite, merveilleusement évoquée) en 2001, après l'éclatement de la bulle Internet (oui, le 11 septembre, a-t-il été "senti" avant, et quid de la parano de certains? Le lecteur s'interroge). Nerd, geeks, hackers, ce petit monde se croise, pas toujours IRL, Maxine plonge dans DeepArcher, monde d'avatars (qui m'a fait vérifier fébrilement si Second Life existe encore; réponse : oui).

Si vous voulez une lecture plan plan avec neurones préservés, n'insistez pas. Si vous préférez du costaud, si vous adorez les personnages un peu décalés (et il y en a des dizaines, je vous passe les deux russes (euh, trois Russes), le gourou, la secrétaire, les parents de Maxine, sa sœur, le "Nez", un chauffeur de taxi, etc...), l'impression de toujours marcher un poil à côté de vos pantoufles, les dialogues au scalpel, les néologismes qui rendent chauves les traducteurs (chapeau à Nicolas Richard, tiens; j'ai repéré un joli inatthackable page 132), un poil de nostalgie et de tendresse (oui quand même), une histoire vraiment speed où l'on hésite entre virtuel et réel parfois, alors ce roman est pour vous!

Page 279, un réjouissant passage destiné aux clients IKEA (je laisse ce qui précède, sur le montage, se rendre au magasin et s'y perdre)
"Regarde ça. Un tabouret de bar, qui s'appelle Sven...? Une vieille tradition suédoise, l'hiver s'installe, la météo devient rude, au bout d'un certain temps, on se retrouve à sympathiser avec le mobilier d'une manière à laquelle on ne se serait pas attendu...?"

"Vous savez, ils existent vraiment, ces minuscules personnages qui sortent de sous le radiateur avec... avec des petits balais, et des pelles à poussière, et-
- Eric, non. Je ne veux pas en entendre parler."

"Ernie maintenant avec un regard rusé qu'elle connaît bien, 'si tu ne veux pas de ce bout de gâteau, là-'
'Du moment que tu expliques à Lennox Hill les blessures par fourchette' "

Les avis chez Babelio , Fric Frac Club, Ted, (que des mecs on dirait; je m'interroge sur mes goûts lecture)
Un article de Telerama, avec intervention du traducteur (passionnant), un article de Slate,

mercredi 15 octobre 2014

Sous les couvertures

Sous les couvertures
Bertrand Guillot
rue fromentin, 2014


Tout fana des livres sait déjà que les livres bougent (en tout cas chez moi un roman de Wharton a récemment changé d'étagère, à mon insu; ou alors ma mémoire n'est plus ce qu'elle était). Alors pourquoi les  romans du Boudoir de cette petite librairie, tenue par un libraire un peu poussif et une apprentie à fort potentiel, ne se rebelleraient-ils pas contre la mise en carton, direction le funeste sort du pilon? Sus aux livres du Salon, à la table des nouveautés! Grand  a su les galvaniser.

"Qu'avons-nous fait de nos rêves? demanda-t-il sans attendre de réponse. Car c'est bien de cela que nous sommes faits, n'est-ce pas? Les rêves qui ont bâti nos histoires. Ceux de nos auteurs, quand ils divaguent en rêvant de louanges et de lauriers sur lesquels ils pourraient enfin s'offrir une sieste en attendant le livre suivant. Je le sais, car je suis du même papier que vous. Nous sommes peuplés de songes, mais depuis que nous sommes ici, nous ne rêvons plus. Voyons donc les choses en face, et prenons notre destin en main. Oui, mes amis, cessons de nous regarder le nombril, allons vers le lecteur et agissons!"

En parallèle à cette guerre dont les péripéties n'ayant rien à envier à l'épopée napoléonienne peuvent paraître un peu longuettes, en dépit d'une jolie maîtrise des images guerrières, l'on se délecte de bons débats sur la littérature (la bonne, la mauvaise, la grande, la petite), les liseuses, les librairies face aux librairies en ligne, les salons du livre, les critiques littéraires. Bonne idée que d'avoir aussi pris comme personnages les auteurs des livres lancés dans la bagarre!

Sous les couvertures (titre excellent, au fait) est à recommander aux lecteurs amoureux des livres et des librairies, mais sans passéisme aveuglant. Il évite subtilement tout manichéisme et offre tout de même une note d'espoir...

Merci à Babelio et l'éditeur.
tous les livres sur Babelio.com

jeudi 9 octobre 2014

Notre quelque part

Notre quelque part
Tail of the Blue Bird
Nii Ayikwei Parkes
Zulma, 2014
Traduction de Sika Fakambi


A découvrir absolument.


Écoutons d'abord le vieux Yao Poku, chasseur d'un village au fin fond de la forêt ghanéenne...
"On se ne plaint pas. Il fait bon vivre au village. La concession de notre chef n'est pas loin et nous pouvons lui demander audience pour toutes sortes d'affaires. Il n'y a que douze familles dans le village, et nous n'avons pas d’embêtements. Sauf avec Kofi Atta."

"Nous étions à notre quelque part quand ils sont arrivés. D'abord la fille avec ses yeux qui ne voulaient pas rester en place. Hmm, puisque tu es là, laisse moi te raconter. Les ancêtres disent que la vérité est courte mais, sεbi, si l'histoire est mauvaise, alors même la vérité va s'étaler comme un crapaud écrasé par une voiture sur une de ces routes qu'ils sont en train de construire."

La fille pénètre dans la case de Kofi Atta, où elle découvre des restes peu ragoûtants.
"Elle portait une façon de jupe petit petit là. Et ça montrait toutes ses cuisses, sεbi, mais les jambes de la fille étaient comme les pattes de devant de l'enfant de l'antilope -maaaigre seulement! (C'est plus tard que j'ai appris qu’elle était la chérie d'un certain ministre. Hmm. Ce monde est très étonnant.) Son chauffeur portait kaki de haut en bas comme les colons d'en temps d'avant, et il voulait la calmer, mais la fille secouait la tête et il voulait la calmer, mais la fille secouait sa tête et elle criait seulement. Après un peu ,elle a repris force et elle a commencé à courir vers une voiture claire façon qui était au bord de la route. Et le chauffeur poursuivait son derrière comme la poussière. "

Sans cette fille et ses connaissances haut placées, les villageois auraient certainement réglé l'affaire à leur façon, mais voilà, maintenant la police doit intervenir, et faire appel à Kayo Odamtten, jeune médecin légiste fraîchement revenu d'Angleterre, qui végète un peu dans un laboratoire d'analyses, et doit être convaincu (manu militari!) de se rendre au village.

Une fois là, après une hilarante séance genre "Les Experts" dans la case de Kofi Atta, Kayo se laisse prendre au vin de palme (un peu arrangé), aux palabres dans la buvette locale autour de bons petits plats locaux et aux histoires racontées par les villageois...

Au delà de l'histoire policière dont la conclusion laisse le lecteur dans la réflexion, il faut lire ce chouette roman pour l'ambiance de la grande ville d'Accra, grouillante et quelque peu corrompue, et surtout la vie dans ce village traditionnel, où finalement il fait bon vivre traditionnellement, relié au monde par la radio seulement. Pour avoir traîné mes sandales dans ces coins là, je confirme avoir retrouvé des détails vrais. Ne serait-ce que le conseil d'aller d'abord saluer le chef du village et de ne pas brusquer la litanie des salutations...

Quant à la traduction, bravo! Une partie de la narration est visiblement en anglais plus classique, mais la saveur de la langue, surtout celle de Yao Poku, est excellemment préservée par l'utilisation du français de Côte d'Ivoire (la "go", par exemple, ces façons de traîner sur les syllabes, etc...).

Les avis de Hélène,

mardi 7 octobre 2014

Le Best-seller de la rentrée littéraire

Le Best-seller de la rentrée littéraire
Olivier Larizza
Andersen, 2014


Octave Carezza est écrivain. Le voilà qui s'inscrit dans une agence de rencontres pour écrivains désargentés; sous le pseudo de Franz Kafka, il y fera des rencontres surprenantes. Face à la page blanche, il doit rechercher l'inspiration en grand magasin, essaie d'obtenir de l'argent de son éditeur, participe à un salon du livre, interviewe un clone de Bernard Pivot, discute des désavantages des liseuses, digresse sur le suicide des écrivains, rencontre des lectrices et nous initie aux finesses des mails. Ce bref résumé donne une idée du découpage en chapitres indépendants, mais pas du tout du ton du livre, fantaisiste voire farfelu. Quelques blagounettes et jeux de mots n'ont pas eu l'heur de me faire sourire (je suis difficile) et le côté parfois décousu m'a empêchée d'éprouver quelque empathie avec le sieur Carezza, mais l'ensemble est bien écrit, léger à lire, parfois décalé comme je l'aime, et j'avoue que dans un ensemble plaisant certains passages sont fort réussis.

"Mon éditrice m'a transmis hier un article qui vient de paraître sur mon troisième premieir roman, c'est la cata.
- Il te descend en flèche?
- Pire que ça : le critique a lu le bouquin. C'est un prof de fac. Il a rédigé une étude des douze pages dans une revue académique. Ma réputation va en prendre un  sacré coup si jamais ça se répand sur le web!
(..)
Qu'est-ce que vont penser mes fans si elles tombent là-dessus, hein? Je signe chez Cultura dans trois jours!
(...)
- Le chercheur a diagnostiqué dans mon roman plusieurs catachrèses, deux épiphores et même un boustrophédon.
-Aïe!
- Attends, soupira-t-il, ce n'est pas tout.
- Quoi d'autre encore?
- Il y aurait une épanadiplose dans le deuxième paragraphe.
- Une épanadiplose? Si jeune?
- Ouais. Je ne sais pas trop ce que c'est mais ça a l'air grave, hein?
(...)
Mon éditrice a peur que ce soit incurable."

Les avis de Gambadou,

Merci à Christa E. et à cette nouvelle maison d'édition.

samedi 4 octobre 2014

Un quinze août à Paris

Un quinze août à Paris
Histoire d'une dépression
Céline Curiol
Actes sud, 2014




Le billet de cathulu, suivi de la matérialisation du livre sur le présentoir de la bibli, et voilà une lecture qui ne doit surtout pas faire peur!
Récit, est-il précisé, et c'en est un. Je frémis à l'idée de ce  que certains auteurs auraient pu écrire, autofiction nous voilà, pathos et compagnie.
Là, non.

Céline Curiol a effectivement souffert d'une dépression, en 2009, après deux pertes sur lesquelles elles ne s'appesantit pas.

"Les souvenirs de mon état d'esprit au cours de l'été 2009 ont été partiellement altérés. J'ai dû résister à la tentation de combler mes oublis, d'apposer des termes inexacts là où le doute persistait, de remplacer la mémoire par l'invention. Ai-je été capable de remonter aux sources de l'histoire sans que mes descriptions ne soient influencées par l'évolution qui a été la mienne?  Malgré mon désir de faire preuve d'autant de justesse que possible, le texte qui suit ne peut être qu'un reflet partiel de ce que j'ai vécu. Avec le temps, mon souvenir des phases les plus sévères de la dépression s'est atténué grâce à cette capacité de normalisation, de rationalisation , cet équilibre émotionnel que le processus d'analyse m'a permis de regagner. En guérissant, j'ai oublié.
De la dépression, il est possible de sortir, comme d'un trou, comme d'un piège. Pour apprendre ensuite à demeurer vigilant. Je ne prétendrai pas avoir ici circonscrit le problème de la dépression. Ces pages sont le fruit d'une tentative de retour sur soi, qui m'a aidée et vous aidera peut-être à comprendre. Dans cette perspective s'est inscrite mon ambition : écrire le livre que j'aurais aimé lire lorsque ma vie en dépendait."

En plus d'une analyse fine et honnête des phases de sa dépression, et de la guérison, Céline Curiol offre des réflexions sur les phénomènes liés, neurologiques par exemple. Rien de trop compliqué, et j'ai retrouvé par exemple sans étonnement Siri Hustvedt, dont les essais aiment aborder ces sujets là (elle est d'ailleurs citée dans les remerciements). Notes et bibliographie à la fin sont une vraie mine aussi.

"Non, pardon, mais j'insiste, il me faut le récrire, rendez-vous compte : il m'était devenu impossible de lire."
"Ce fut bien l'évolution de mon rapport au temps qui amorça ma sortie de dépression."
"Les examens des personnes en dépression montrent de fait une modification de leur morphologie cérébrale. En raison de l'appauvrissement en noradrénaline et sérotonine, voire du dysfonctionnement des récepteurs neuronaux, le volume de l'hippocampe, structure cérébrale jouant un rôle important dans le stockage d'informations, se réduit." (je ne peux citer tout ce passage intéressant sur les problèmes de mémoire, ou de mémoire 'sélective')

Pour en finir avec ces citations un peu décousues (vous n'avez qu'à le lire, ce livre!), un appel -entre autres-  à l'entourage du dépressif, en tout cas je l'ai vu ainsi:
"Mais je le répète aujourd'hui : de la dépression, personne ne se sort seul. Si la figure du héros solitaire ne manque pas d'attrait, il vient un moment où celui qui l'incarne perd jusqu'à la capacité mentale d'inventer le mythe qui le sauverait. Tôt ou tard, le héros, blessé, au bord de l'abîme, se doit d'être aidé même si sa mise négligée, sa tristesse et sa décadence inspirent avant tout le mépris."

Intelligence, pudeur, lucidité, servis par une écriture fluide pour une lecture indispensable.

jeudi 2 octobre 2014

Le Comte de Monte-Cristo (Le retour de la vengeance)

Le Comte de Monte-Cristo
Alexandre Dumas (et Auguste Maquet)
Lu en édition poche, 1973 (tomes 2 et 3)



Nous avions laissé Edmond Dantès devenu le comte de Monte-Cristo (ou Sinbad le marin, ou Lord Wilmore, ou l'abbé Busoni) s'apprêtant à retrouver à Paris ceux dont il désire vivement se venger.

Le tome 1 faisait état d'un saut de dix années dont on ne sait rien, mais il faut deviner (je pense) que durant cette période Monte-Cristo a beaucoup voyagé, racheté Haydée sa fille adoptive, et emmagasiné des connaissances (sur les drogues et poisons en particulier) et des détails compromettants sur la vie de ses ennemis au cours des vingt dernières années, détails qui vont l'aider à mettre en oeuvre son projet.

Il est fort plaisant pour le lecteur d'être tenu suffisamment au courant par Dumas (sans lourdes explications) et d'avoir un bon temps d'avance sur les protagonistes du roman. Petit à petit on comprend pourquoi l'achat de la maison d'Auteuil (à la campagne à l'époque ^_^), les conseils à Madame de Villefort, la visite à l'employé du télégraphe, l'arrivée d'Andrea, et même la présence de Haydée.

Alternent des moments assez drôles, ou plus dramatiques, ou carrément romantiques, avec une écriture dont je ne me souvenais pas qu'elle fût si agréable et ne négligeant pas les jolies formules, sans quasiment aucun temps mort.

Le Monte-Cristo un peu glaçant et maître du destin des autres (particulièrement dans le tome 2) évolue en homme capable de douter, y compris de sa "mission", ce qui donne de superbes passages au moment du duel d'Albert et du danger planant sur Valentine. Il commence aussi à penser qu'il pourrait connaître un avenir ouvert sur l'amour plus que la vengeance...

Je cite des noms sans explications, mais tous les personnages, y compris les plus secondaires, ont leur utilité. J'ai essayé de prendre Dumas en défaut dans les détails, je n'y suis pas arrivée. Peut être Madame Danglars, "dont la beauté pouvait encore être citée, malgré ses trente-six ans" (sic), était-elle bien jeune pour être mariée et mère plus de vingt ans auparavant (quoique, c'est l'époque).

Justement Madame Danglars a fini par vivement m'intéresser au fil du roman, sans doute que j'étais lassée du tout noir ou tout blanc de certains autres. Mention spéciale à sa fille Eugénie, c'est culotté de présenter un tel personnage de femme faisant fi des préjugés.

Bon, sans doute est-ce ma dernière relecture du Comte de Monte-Cristo, "le" roman de mon enfance, "le" roman tout court, à mes yeux, pas parfait, mais qui se doit d'être lu dans une carrière de lecteur!

Bravo à ma complice dans cette lecture commune, A girl, qui a vaillamment survécu aux passages harlequinesques entre les amoureux du roman. Merci à Papillon de m'avoir fait confiance et d'avoir dévoré ce livre cet été (échanges enthousiastes lors du festival America, là c'est le chouette côté des blogs)