lundi 27 mars 2017

Un monde sans moi

Un monde sans moi
Franck Lucas
Erick Bonnier, 2017



Quand j'ai reçu ce (court) roman, je me suis plongée dedans sans lire la quatrième de couverture, observant juste sa couverture élégante d'aspect quoique un poil sérieuse (mais j'adore ce vert). Un homme raconte sa vie, mais attention, pas dans l'ordre chronologique, et pas dans tous ses détails la plupart du temps. Orphelin de père très tôt, dans une famille devenue peu aisée, il s'engage très jeune, par envie de servir son pays, mais aussi suite à un chagrin d'amour. La guerre d'Indochine, celle d'Algérie, les renseignements pour finir.

Je ne dévoile pas grand chose, j'espère, ce qui compte est le ton de ce grand taiseux (pas étonnant non plus qu'il ait intégré la grande muette?), nostalgique, mélancolique et dois-je le dire un peu moderato par instants. J'aurais aimé en savoir plus sur la vie de Madame de P., l'histoire de Jean est narrée d'une façon que j'aurais aimé retrouver plus souvent dans le livre, les amours avec Marie sont évoquées délicatement, bref c'est bien écrit; mais je me suis sentie extérieure à l'histoire la plupart du temps, en dépit d'un bon découpage, et de l'arrivée de faits nouveaux au fil de la lecture.

L'auteur s'est inspiré de la vie de ses parents, et il semble que ce soit son premier roman. Les qualités de ce premier opus sont prometteuses pour la suite. Il se trouve que son charme pourtant présent n'a pas agi totalement sur moi, sans doute ces guerres lointaines ne m'ont pas trop parlé, mais une écriture de bonne tenue et la maîtrise d'une chronologie un peu éclatée sont des atouts qui demeureront.

Et de justesse pour le challenge Lire sous la contrainte
Je n'aurais jamais pensé que cette contrainte là soit si difficile! Les hasards de la PAL...

vendredi 24 mars 2017

Dictionnaire amoureux des Écrivains et de la Littérature


Dictionnaire amoureux des Écrivains et de la Littérature
Pierre Assouline
Plon, 2016



Faut-il présenter ces Dictionnaires amoureux? Écrits par des amoureux du sujet, spécialistes certainement, en tout cas bien placés pour l'évoquer, faisant preuve d'un enthousiasme communicatif et d'un réjouissant manque d'objectivité dans le choix des entrées, le tout forcément non exhaustif. Pierre Assouline assume totalement.

Ce pavé maousse costaud de près de 900 pages (c'est la règle du genre) permet de découvrir ou redécouvrir des auteurs, mais aussi des éditeurs (jolies coïncidences avec mes lectures de Bessard-Blanquy), des journalistes écrivains, des écrivains voyageurs et même des politiques (De Gaulle aurait mérité un meilleur destin d'homme de lettres, quasiment plus que Churchill). On peut le lire de A à Z dans l'ordre, ou bien flâner dans le désordre.

Pierre Assouline est l'auteur (entre autres) d'une biographie de Simenon, et - c'est heureux pour lui- ne tarit pas d'éloges sur lui. Shakespeare et Proust ont droit à de belles pages, d'autres sont absents. Même si certains continuent à ne pas me tenter, d'autres ont intégré ma liste à lire, c'était le risque - assumé d'emblée.

Quelques graines picorées

"La lecture étant avant tout affaire de bonheur et de plaisir personnels, quand un livre vous ennuie il faut le lâcher car c'est signe qu'il n'a pas été écrit pour vous." Si Borges le dit...

Quel bonheur de retrouver Jean-Bertrand Pontalis dont l'excellente collection 'L'un et l'autre' a cessé avec lui, selon sa volonté. Elle m'a donné des coups de coeur, cette collection, tels Sur la scène intérieure, de Marcel Cohen (oui, oui, lire Faits, aussi!) et Une langue venue d'ailleurs d'Akira Mizubayashi.

Revoilà Albert Cossery, je dis revoilà car je l'avais croisé chez Bessard-Blanquy (la vie de lecteur n'est que coïncidences, surtout lorsqu'il s'agit d'ajouter des lectures), alors j'ai noté Mendiants et Orgueilleux. Idem pour Claudio Magris et son Danube. J'ai peut-être l'air de réinventer la roue, mais c'est du bonheur de savoir qu'il y a encore tant à lire! LTI de Victor Klemperer (mais où en avais-je entendu parler?) revient en scène, deux pavés quand même... Et Robert Walser.

Où j'apprends que la collection de la Pléiade n'a rien à voir avec Ronsard, mais vient du russe pleida signifiant groupe.

Un incontournable pour le lecteur vorace.

mercredi 22 mars 2017

La guerre des familles (les princes-marchands 4)

La guerre des familles
The merchant's war
Les princes-marchands 4
Charles Stross
Robert Laffont, Ailleurs & Demain, 2011
Traduit par Patrick Dusoulier



En découvrant Une affaire de famille, et Un secret de famille, déjà en 2009..., je croyais naïvement que c'était une trilogie. Las,  Familles et Cie, le tome 3, se terminait sur un cliffhanger dont je pressentais l'issue heureuse pour l'héroïne. Je connais quand même les codes de ce genre de littérature.

J'avais raison, Myriam Beckstein s'en sort.

La mauvaise nouvelle, c'est qu'il existe déjà trois autres tomes parus (non traduits, mais ce n'est pas un problème) et deux autres à paraître. Rien en français depuis 2011, ça sent mauvais! L'auteur est né en 1964, on peut donc penser qu'il ne va pas laisser ses lecteurs en plan, mais bon, quoi, quand même, Charlie, va falloir penser à terminer!

La bonne nouvelle, c'est que même si l'on sait que le mot fin n'est pas pour aujourd'hui, ça reste une excellente série, extrêmement bien faite et addictive. D'accord, c'est pour les fans de mondes parallèles, avec un poil d'humour et d'action, un découpage à suspense, et des potentialités justifiant ces tomes à venir. Livre plutôt détente, idéal pour grand voyage ou journée pluvieuse, et après tout on s'en fiche que le bout soit si lointain... En attendant, on s'amuse bien.

Juste au cas où j'aurais convaincu quelqu'un de s'y lancer, un bref aperçu de mes billets précédents:
Myriam a découvert qu'en regardant un dessin sur un médaillon elle pouvait accéder à un monde parallèle dont sa famille est originaire.
" Un monde médiéval. Un monde dans lequel le christianisme n'est jamais devenu la religion officielle à Rome, où le haut Moyen-Age a duré plus longtemps, et où l'émigration scandinave a atteint cette côte et s'y est implantée jusqu'aux Appalaches, tandis que l'Empire chinois occupe l'Ouest. "

Son retour dans ce monde n'a pas plu à tous et au moins deux groupes différents essaient de la tuer. Elle trouve sur un de ses agresseurs un médaillon présentant un dessin légèrement différent et qui lui donne accès à (encore) un autre monde parallèle.
" Ils ont eu deux guerres mondiales - mais ils ont combattu avec des vaisseaux en bois et des ballons dirigeables. (...). Ils connaissant l'origine microbienne des maladies, et ils ont des voitures à vapeur.(...).La révolution industrielle a été retardée - ils en sont au niveau des années 30 en ce qui concerne l'électronique."
Existe en poche (ça c'est de la couv')

lundi 20 mars 2017

Dans les prairies étoilées

Dans les prairies étoilées
Marie-Sabine Roger
la brune au rouergue, 2016


Merlin est auteur de bandes dessinée; sa série Wild Oregon en est déjà au tome XIII (je vois ça comme Valerian et Laureline, pour l'ambiance, en plus western peut-être?) et fignole aussi des aquarelles d'oiseaux. Pas de quoi rouler sur l'or, mais assez pour acheter une grande bâtisse au fin fond de la campagne, avec travaux sans fin à la clé. Il est follement amoureux de sa compagne, Prune.

Jusqu'au jour où meurt Laurent, l'ami de presque toujours, inspirateur de son héros Jim Oregon, et Merlin va se retrouver plongé dans de grands questionnements sur la suite de sa série. "Jim Oregon arpentera à jamais les prairies étoilées", ou bien?

Avec Marie-Sabine Roger, c'est l'assurance d'un roman plutôt feel good, avec des gentils sympathiques, bourrés d'autodérision, où les méchants sont rares et plus ridicules que méchants. En plus ici, deux chats, dont Cirrhose absolument bien rendu mais à éviter si l'on tient à ses mains, et l'art de boire du whisky. De bons moments entre potes. La vie d'un créateur de BD.

De jolis passages au détour d'une page
"des oiseaux (...) affublés, pour certains, de noms invraisemblables -Tadorne de belon, Fuligule Milouin - que l'on croirait sortis d'un roman social du XIXe siècle, jeunes nobles ruinés au jeu, ou tristes clercs de notaire mielleux."

Des descriptions
"Lolie et Genaro, c'est le monde merveilleux des contes pour enfants, dans lequel les gentils sont gentils, bêtement. Ils m'agacent parfois avec leur idéal militant d'une vie dans laquelle chaque citoyen adopterait un sdf, un chien perdu, un réfugié, un viticulteur bio, une grand-mère, parrainerait un enfant à l'autre bout du monde et donnerait au WWF. Ils croient que les gens sont généreux, pour peu qu'on leur laisse le choix. Ils sont de toutes les bonnes causes, de toutes les pétitions, de toutes les manifs. Ce sont des intégristes de la démocratie. Ils font encore confiance aux hommes politiques. Cons comme des poussins qui voteraient Renard.
C'est aussi pour ça que je les aime."

Là où j'émettrais quelques bémols, c'est quand les métaphores sont filées parfois un peu longuement et que les chapitres se terminent parfois - à mon goût- de façon sentencieuse. Mais le joli brin de fantaisie qui court le long des pages fait oublier cela.

Les avis de clara,

vendredi 17 mars 2017

Les nains de la mort

Les nains de la mort
The Dwarves of death, 1990
Jonathan Coe
Gallimard, 2001
Traduit par Jean-François Ménard



C'est sûr, à côté de Testament à l'anglaise, ces nains de la mort peuvent paraître moins grandioses, mais, mais... A y réfléchir, l'ambiance douce-amère du roman vous poursuit longtemps, et certains passages sont carrément d'anthologie. Aaaaah attendre un bus le dimanche dans cette banlieue où réside  William, le héros! Aaah ces moments musicaux où je ne comprends pas grand chose mais qui réussissent à demeurer passionnants. Aaaah cette Tina la colocataire de William que l'on connaît par des échanges manuscrits entre elle et lui, leurs horaires étant différents.

Découvrez donc qui sont ces Nains de la mort, ainsi que l'Alaska Factory, le groupe de musique, à l'avenir peu prometteur, auquel appartient William. Il est plutôt doué, William, sympathique et tout ça, et au cours du roman (et ça, c'est drôlement bien fait) apparaissent de micro détails faisant qu'on s'interroge, à la fin.

Quant à Madeline, il en est amoureux, et bien le seul à croire que cela pourrait tourner autrement...
Comme souvent chez Coe, l'humour très second degré est inégalable. Il m'a eue, finalement. Drôlement bien ficelé, ce roman.

Les avis sur Lecture Ecriture, bluegrey,

mercredi 15 mars 2017

La passerelle

La passerelle
A gate at the stairs
Lorrie Moore
Editions de l'Olivier, 2010
Traduit par Laetitia Devaux


"Des volées sinistres de rouges-gorges aux plumes presque grises picoraient désespérément le sol gelé - mais quel oiseau, même en bonne santé, n'a pas l'air un peu désespéré?"
"J'étais allée donner mon sang plusieurs fois (...), mais la dernière fois, la clinique n'en avait pas voulu sous prétexte que mon plasma était nuageux parce que j'avais mangé du fromage la veille au soir. Plasma nuageux! Un groupe avec un nom pareil, j'aurais rêvé d'en être la bassiste!"
"C'était un restaurant qui servait sans doute les pommes de terre cultivées par mes parents, même si mon père n'aurait jamais pu s'y offrir un repas."
"Nous avions aussi possédé une truie exubérante du nom d'Helen qui répondait à son nom et souriait comme un dauphin quand on lui parlait. Puis elle disparut quelque temps, et un jour au petit déjeuner, alors que nous mangions nos œufs au bacon, mon frère avait demandé : 'C'est Helen?' J'avais lâché ma fourchette pour m'exclamer: 'C'est Helen? Est-ce que c'est Helen?' Ma mère cessa de manger à son tour t fusilla mon père du regard: 'Bo, c'est Helen?' Le cochon suivant, on ne le vit jamais, et il s'appela à jamais #WK3746."

Même pas 20 pages lues et déjà j'étais en éveil, cette impression de sortir fréquemment des rails narratifs ronronnants. Des comparaisons et images originaux, on s'arrête, on se dit 'ah mais oui c'est exactement ça'. Jamais de lourdeur, une légèreté discrète et superbement efficace. Je me suis laissée balader tout du long de l'histoire, quels que soit les chemins décidés par l'auteur, je les empruntais. Quitte à terminer le cœur un poil broyé, et bien décidée à découvrir mieux cet auteur.

Ha oui, l'histoire? L'année 2002 pour Tassie Keltjin, 20 ans, étudiante issue d'un patelin assez bouseux du Midwest, et baby-sitter pour le couple Sarah et Edward. Drôle de couple, sans enfants, et entraînant Tassie à leurs rendez-vous d'adoption, car le bébé à garder n'est pas encore chez eux. La petite Mary-Emma sera choisie, et capturera le cœur de tous (y compris du lecteur). Une petite métisse, encore ignorante des remarques racistes, contrairement aux adultes l'entourant.

Je n'en dis pas plus, rien sur la colocataire de Tassie, son premier amour, son frère.

"J'avais passé le plus clair de ma vie à essayer de me tenir tranquille comme un petit bout de corail, de façon à ne pas me faire repérer par les requins."
"Les cerisiers n’avaient pas été taillés depuis trois saisons, et leurs branches drues, noueuses et improductives attendaient peut-être une scie circulaire, un ébéniste, voire un écrivain de théâtre russe..."

Une auteur déjà dans la LAL pour Que vont devenir les grenouilles? , et récemment (et merveilleusement) chroniquée par Cunéipage, pour un autre livre: voilà l'historique de cette lecture.

lundi 13 mars 2017

American prophet


American Prophet
The White Boy Shuffle, 1996
Paul Beatty
Passage du Nord-Ouest, 2013
Traduit par Nathalie Bru
Existe en poche!

Oyez l'histoire de Gunnar Kaufman, issu d'un longue lignée d'afro-américains. Son enfance à Santa Monica se termine brusquement quand sa mère déménage à Hillside, un autre quartier de Los Angeles. Vraiment autre.
Il passe donc de
" J'étais le Noir cool et marrant. A Santa Monica, comme dans la plupart des refuges à majorité blanche préservés des fléaux urbains, 'Noir cool et marrant' est un identifiant passe-partout servant à distinguer l’homme de couleur inoffensif du jeune de race blanche sans avoir à quitter la sémiotique du politiquement correct."
à
"Ma, t'as merdé grave, on est dans le ghetto!"

Gunnar va donc devoir se couler dans le moule pour survivre, connaître les codes, et une fois ses talents au basket et comme poète reconnus, se fait des amis, est inclus dans une bande.

Comme dans The Sellout (moi contre les Etats Unis d'Amérique), ça canarde -en mots- dans tous les coins -sans oublier quelques paragraphes joliment racontés émergeant du grand barré non politiquement correct et vivifiant. Jamais on ne se dirige vers une direction prévisible.

Tiens, au hasard, les émeutes et le pillage des magasins durant l'affaire Rodney King...

Roman décapant (bien traduit, j'ai ressenti le même plaisir qu'avec le précédent lu en VO), à découvrir, forcément.

Les avis de charybde 27, le bouquineur,

vendredi 10 mars 2017

L'édition littéraire aujourd'hui

Après lecture de La fabrique du livre, il était fatal que je continue...

L'édition littéraire aujourd'hui
sous la direction d'Olivier Bessard-Banquy
Préface de Pascal Fouché
Entretiens transcris par divers étudiants
Les cahiers du livre
Presses universitaires de Bordeaux, 2006

Cette fois le livre est court (226 pages), plus aéré, et le massicot est passé par là avant! Il s'agit plutôt d'entretiens avec surtout des éditeurs, et quelques articles dont un de Jean-Pierre Ohl, à la fois libraire et auteur (ami lecteur, n'hésite pas à lire ses romans).

Mis à part un des articles de la fin, où mes yeux patinaient un peu, l'écriture est très fluide, voire élégante, et le tout est extrêmement agréable à lire.

Forcément, même si le tout date d'un peu plus de dix ans, sont évoqués déjà les problèmes du nombre de livres publiés (il a existé un livre publié n'ayant eu aucune vente!), des à-valoir, de l'office, des guéguerres entre éditeurs, de diminution du nombre de lecteurs, du livre de poche, etc.
Le cas Houellebecq est assez présent, sans doute l'époque, c'est maintenant un peu passé, toute cette effervescence autour de la sortie d'un de ses romans.

"Le métier de lecteur est un métier de tueur", dixit Michel Tournier, qui fut membre du comité de lecture des éditions Gallimard. Queneau aussi, "capable de défendre avec acharnement les livres qu'il détestait."

Le lecteur peut ensuite se délecter d'entretiens avec les éditeurs Jean-Jacques Pauvert et Maurice Nadeau; moi particulièrement avec Irène Lindon (Editions de Minuit) et Paul Otchakovsky-Laurens (POL), Gérard Bobillier (Verdier!) et Georges Monti (Le Temps qu'il fait) à la fois éditeur et imprimeur. Des éditeurs exigeants, peu de parutions, mais des choix assumés, et pas forcément dénués de rentabilité (sans gagner de quoi rouler en Porsche non plus)

Pour plus de détails sur le contenu, voir ici.

mercredi 8 mars 2017

Haïkus

Philippe Picquier est l'éditeur du mois chez Tête de lecture, éditeur bien connu pour ses parutions en provenance du Japon, de l'Inde, de la Chine...

Haïkus
Soseki
Philippe Picquier, 2001
Traduit par Elisabeth Suetsugu

Natsume Soseki (1867-1916) est un célèbre auteur japonais de romans (dont Botchan) et nouvelles (et haïkus), et depuis personnage de Au temps de Botchan, de Taniguchi.

Je n'ai jamais fait mystère de mon peu de goût pour la poésie, même si je sais apprécier une écriture poétique dans un roman. Essayer quelques haïkus me tentait (et puis c'est court)

Pour un rappel sur ce qu'est un haïku, voir chez Asphodèle qui justement veut vous inciter à en écrire!
Voir ici aussi. Désolée, Asphodèle, je sais que nous sommes mercredi.

Soseki disait : "en premier lieu, le haïku est un concentré de rhétorique, en second lieu, il est un univers irradiant à partir d'un point focal, comme le rivet d'un éventail qui permet de maintenir ensemble toutes ses branches."


Précisons que de ravissantes peintures de Soseki illustrent ce recueil, et voici quelques exemples

Ciel et terre
Se fondent
Première brume

Fenêtres dans le soir
Rougeoyant des feux
Que la montagne allume

Journée de printemps qui s'étire
Un bâillement entraîne l'autre
Deux amis se quittent

Vent d'hiver
Qui précipite dans la mer
Le soleil couchant

Par la vitre du train de nuit
Des taches blanches
Fleurs de prunier?

Jardin au crépuscule
Sans allumer la lampe ni tirer le volet
Je reste à contempler les fleurs

Traversant le ciel nocturne
Une oie sauvage s'est posée
Sur la lune

Demandez au vent
Quelle feuille tombera
La première

Conclusion
Plutôt un recueil à savourer tranquillement, confortablement, avec un chat en pleine sieste, une tasse de thé à portée de main, tout en se laissant porter par les évocations traversant la tête. Un poil subtil quand même, mais à petite dose ça passe.

lundi 6 mars 2017

Le secret du mari

Le secret du mari
The husband's secret
Liane Moriarty
Albin Michel, 2015

Après quelques lectures 'fortes', il me fallait un roman plus classique et adoubé par les lecteurs, mais je ne suis pas vraiment sûre d'être partie au pays des bisounours non plus.

Cecilia, la mère au foyer hyper organisée, reine des réunions Tupperware, présidente de l'association des parents d'élèves de l'école de ses filles, a un souci : que lui cache son mari, le beau John-Paul? Son comportement est bizarre depuis quelques mois, et elle tombe sur une enveloppe datant de plusieurs années sur laquelle est inscrit 'A n'ouvrir qu'après ma mort'.

Tess, elle, voit le monde s'écrouler sur elle : son mari, Will, et sa cousine et meilleure amie de tous les temps, sont tombés amoureux!

Rachel apprend que son fils Rob et sa belle-fille vont partir s'installer sur un autre continent, et qu'elle sera séparée de son petit-fils adoré, Jacob. Vingt-huit ans après le drame, elle n'est toujours pas remise de la mort de sa fille Janie.

Voilà la situation de démarrage, pleine de potentiel. L'écriture de l'auteur n'a rien de particulier, mais elle n'en fait jamais des tonnes, distillant dans les situations les plus tragiques (et il y en  aura) une ironie subtile. Pas mal de surprises dans ce roman, bien des questionnements (qu'auriez-vous fait à sa place - et 'sa', c'est vraiment pour qui vous voulez, tiens), et j'ai adoré l'épilogue et au cours du récit la façon d'en apprendre au lecteur plus que n'en sauront les personnages.

Littérature détente quand même, mais efficace! Idéal pour long voyage ou entre deux bouquins de philo.

Existe en poche.

Les avis de phildes, antigone, Alex,

vendredi 3 mars 2017

Valet de pique

Valet de pique
Jack of spades
Joyce Carol Oates
Philppe Rey, 2017
Traduit par Claude Seban


Andrew J. Rush est un auteur heureux : ses romans se vendent bien, il vit de sa plume, et sa belle et grande maison du New Jersey accueille le joli bureau où il écrit. Marié, il a deux grands fils et une fille. Bref, tout baigne (en apparence)
Mais un autre auteur se cache en lui, à l'insu de sa famille : le Valet de Pique, c'est lui, et sous ce nom il écrit des romans noirs et violents (les deux premières pages du roman sont à mon avis un excellent exemple de cette prose à vous donner des cauchemars)

"Les romans du Valet de pique se terminaient de façon plus cruelle, parce que plus primitifs. Le mal y était trop débordant pour que tout pût être proprement nettoyé et, généralement, tout le monde mourait ou, plutôt, était tué. Je n'avais souvent aucune idée de la façon dont se terminerait un roman du Valet de pique avant l'ultime chapitre, qui m'arrivait dessus tel un véhicule fou; les roman d'Andrew J. Rush étaient des modèles de clarté, charpentés avec soin des mois à l'avance, et surprenant rarement leur auteur."

Sa fille retrouve des éléments biographiques dans un roman du Valet de pique; sa femme, au départ douée pour l'écriture, est devenue femme au foyer et conseillère littéraire de son mari, délaissant un parcours possible d'écrivain. Andrew J. Rush est accusé de plagiat par une femme du voisinage.

Voilà du prometteur, et je m'attendais plutôt que Joyce Carol Oates nous donne un chouette roman sur la vie d'un auteur.

Las! le côté Docteur Jekyll et Mr Hyde a pris le dessus dans l'histoire, avec des injonctions de plus en plus prégnantes du Valet de pique dans la tête de Andrew J. Rush. Au départ assez velléitaire et bien gentil sans plus, ayant l'art de ne pas écouter les conseils et de délaisser le bon sens le plus élémentaire (oui, je sais, le Valet de pique le tanne!), le romancier se lance dans des aventures borderline et apparaît franchement peu sympathique (tant pis pour l'explication venue de son passé).

De multiples occurrences du nom de Stephen King (et aussi quelques avis sur Goodreads) m'ont donné une piste d'hommage à cet auteur là de la part de Joyce Carol Oates; le problème est que je ne lis pas Stephen King donc ne peux juger de la réussite du projet. Pour le malaise créé, c'est gagné, pour le roman qui se lit d'un coup sans le lâcher, c'est gagné aussi, je l'avoue honnêtement! Mais les trucs non expliqués me laissent dubitative, qu'en est-il de ces plagiats (manuscrits et livres retrouvés?), il y avait une explication que j'attendais.

Les fans de JCO et Stephen King devraient se régaler!

mercredi 1 mars 2017

Celui qui va vers elle ne revient pas

Celui qui va vers elle ne revient pas
All who go do not return
Shulem Deen
Globe, 2017
Traduit par Karine Reignier-Guerre


Celui qui va vers elle ne revient pas - Kol bo'eho lo yechouvoun- sont les mots de la bible envers la femme adultère (Proverbes ch 2 v 19, j'ai vérifié pour toi, lecteur), et aussi ceux du Talmud envers l'hérésie (là, je n'ai pas vérifié).


Shulem Deen, le narrateur, sait de quoi il parle. Né dans une famille hassidique et ayant grandi au sein de la communauté satmar, il choisit, dès l'adolescence, de s'intégrer à la communauté skver.
Stop, déjà! Ben oui, ces communautés diffèrent un peu. Le père de Shulem Deen, lui, disait "Je le comprends et je le respecte, mais je ne l'approuve pas." Alors que pour ce que j'en ai compris, les skver, c'est très très ultra orthodoxe. Pas question de faire n'importe quoi, et surtout pas de poser des questions ou de remettre en cause les croyances.

Comment tout cela a-t-il démarré? Oh une simple curiosité, écouter la radio, lire un livre profane (comme un dictionnaire dans une bibliothèque). Pour terminer par une hérésie insupportable.

"Etre hérétique n'avait rien d'anodin. Gitty et moi, ainsi que nos cinq enfants, vivions à New Square, une localité située à quarante-cinq kilomètres au nord de New York, peuplée par un groupe de Juifs ultra-orthodoxes, les skver. Le village avait été crée dans les années 1950 par Yankel Yosef Twersky, le grand rebbe de Skver, issu de la dynastie hassidique de Skver et de Tchernobyl, au centre de l'Ukraine. Arrivé à New York en 1948, le rebbe était descendu du paquebot, avait promené un long regard sur la ville américaine et l'avait jugée décadente. 'Si j'en avais le courage, avait-il déclaré à ses disciples, je remonterais à bord pour retourner en Ukraine'."

De façon fluide, Shulem Deen revient sur sa vie parmi les skver, les moments où il se sent complètement membre de la communauté, puis comment ça dérape. Ses fiançailles à dix-huit ans avec une inconnue choisie par d'autres, avec moins de dix minutes ensemble pour faire connaissance, puis le mariage, où forcément ça tâtonne un peu. Un mariage pas si raté que cela, avec une certaine tendresse voire parfois de l'amour, semble-t-il. Et cinq enfants qu'il aime plus que tout, d'où sa grande souffrance quand il ne pourra plus les voir comme il le désire.

Au début du mariage son projet était de passer son temps à prier et étudier la Torah et le Talmud, mais il lui a fallu chercher du travail pour nourrir la famille. Même s'il existe des aides financières pour les étudiants de son genre (page 118), cinq enfants, ça faisait beaucoup (et encore, les familles plus importantes étaient nombreuses). Cela m'a beaucoup intéressée (parce que je me demandais comment ils faisaient pour vivre)

On s'en doute, ce n'est pas un bastion féministe, même si les hommes sont soumis eux-aussi à pas mal de pressions. Ils doivent se contenter d'une éducation 'laïque' très succincte, ne parlant pas toujours bien l'anglais, quant aux mathématiques et autres, c'est très très réduit.
Quand Shulem tombe sur un livre dans la chambre d'une de ses sœurs, il s'en voit interdire la lecture, "Ce n'est pas pour les garçons!"
"Chez les Juifs ultra-orthodoxes, les garçons doivent veiller à la pureté de leur âme et consacrer leurs journées à l'étude de la Torah. Les filles, elles, peuvent s'en abstenir. 'Celui qui enseigne la torah à sa fille, affirment les sages, lui enseigne la futilité." Les filles, nous expliquait-on, n'ont pas les mêmes besoins et ne sont pas soumises aux mêmes tentations que les garçons, tandis qu'ils doivent, eux, éviter leur regard à tout prix. Certains disent en outre que les femmes avaient l'âme plus élevée que les hommes, raison pour laquelle elles n'étaient pas tenues d'étudier la torah et de respecter autant de commandements que leurs conjoints. Cette particularité les autorisait à étudier la littérature anglo-saxonne, l'histoire, et même un peu d'art et de sciences: elles possédaient une telle noblesse d'âme que ces matières ne pouvaient leur faire de mal - du moins, pas autant de mal qu'aux garçons. "

Vu la longueur de ce billet, on commence à se douter de la richesse de ce livre, et de son grand intérêt. Mais pas question que l'auteur se lance dans une diatribe vengeresse.

"Mon récit n'est ni un essai historique ni une autobiographie à proprement parler. J'ai cherché à restituer les faits plus qu'à les décrire; et tout en les restituant, j'ai tenté de trouver un sens à cette histoire, d’entremêler les fils narratifs afin qu'ils puissent, en éclairant certains aspects de ma vie, offrir au lecteur un éclairage nouveau sur la sienne. Je n'ai jamais eu d'autre objectif que celui-là."

Actuellement il fait partie de Footsteps, une association d'aide à tous ces "sortants", qui ont du mal à s'insérer dans un monde dont ils ignorent tous les codes...