jeudi 19 avril 2018

Description d'un paysage

Description d'un paysage
Miniatures suisses
Hermann Hesse
Traduction de Michèle Hulin et de Jean Malaparte
José Corti, 1994


Alors là, dans le genre titre pas du tout attractif, j'ai rarement fait mieux! Mais peu importe, ce qui compte c'est le contenu. Une cinquantaine de textes d'une page à une vingtaine, écrits entre 1905 et 1960 par Hermann Hesse (1877-1962), allemand puis suisse, prix Nobel 1946. A cette lecture on imagine très bien Hesse parcourir ces villages, d'abord lors de randonnées énergiques, redescendant les pentes en luge (j'aurais aimé voir ça!), faisant une petite sieste ou nageant dans les rivières, assistant à des concours agricoles (avec yodlers), seul ou avec sa femme ou des amis. Montant pour la première fois en avion (1913!). Un coucou, avec juste lui et le pilote, et il avait oublié ses gants. Puis ensuite le temps passant, sa santé déclinant, lors de petites promenades tranquilles, muni de son matériel d'aquarelliste.

Parfois il égratigne les citadins, les nouveaux riches, les profiteurs de la guerre (de 1914-1918). Il déplore les changements survenus dans les belles vallées qu'il connaît depuis des années. Arrive une soirée pleine de charme dans le Tessin (1921) avec trois couples de danseurs. Des souvenirs lointains remontent. Lors d'une sieste il entend des jeunes écoliers réciter près de lui un de ses poèmes datant de cinquante ans. Une autre fois n'ayant rien à lire il relit une de ses œuvres, Le loup des steppes, dont il avait oublié certains détails...

Et de beaux passages...
"Devant nous se dressa, brillant avec force dans ses somptueuses couleurs, un arc-en-ciel complet. Il avait les pieds posés de part et d'autre de la route dans les graviers et dans l'herbe rare dont il semblait tirer la fraîcheur de son vert-clair. Il s'ouvrait devant nous comme une porte solennelle, augmentant de moment en moment sa luminosité et l'éclat de ses teintes. L'ami Hans qui était assis derrière moi me posa la main sur l'épaule et me dit:'Regarde, cela doit être pour nous un signe de paix.' C'était la conclusion conciliatrice de nos considérations précédentes sur les deux guerres.
Nous ne parvenions pas, cependant, à franchir ce portail aux couleurs éblouissantes, car l'arc, visible des deux côtés de la vallée jusqu'au sol, planait devant nous, proche à le toucher, mais aussi taquin que majestueux : juste à portée et insaisissable. Il nous accompagna ainsi jusqu'au bout de la longue route du col. Hans m'effleura encore le bras et comme je me retournais vers lui en souriant, il dit :' Elle plane devant nous, la paix, elle nous prodigue ses sourires, elle nous console, mais nous ne l'atteignons jamais, nous ne l'atteindrons jamais'."

Vous l'aurez compris, c'est un plaisir de cheminer tranquillement avec Hermann Hesse dans ces montagnes et vallées aimées, et surtout de découvrir l'homme Hesse au cours de ces décennies. Il demeure pudique bien sûr mais je garantis qu'il est de bonne compagnie.

Dans le nouveau challenge de Philippe


lundi 16 avril 2018

Le couteau de Jenůfa

Le couteau de Jenůfa
Xavier Hanotte
Belfond, 2008


Hé bien voilà, je le tiens, mon coup de coeur belge! Mais après  Ours toujours et  Du vent , le risque était faible. Ah Hanotte a bien du talent !

Personnage apparaissant déjà dans des textes antérieurs (mais ça ne gêne pas), Barthélémy Dussert est inspecteur de police, au moment où des déménagements et réorganisations ont lieu dans la police et la gendarmerie. Mais ne pas s'attendre à des enquêtes trépidantes ou des poursuites échevelées, le seul véhicule traqué sera la 4L pétaradante et 'pourrie' de sa collègue Trientje; après six ans de côtoiement neutre dans le même bureau, Barth réalise qu'il est amoureux de sa collègue si discrète, juste au moment où elle semble s'éloigner et  être courtisée par un inconnu. Le voilà souffrant de jalousie.

Un policier traducteur d'un poète mort sur les champs de bataille de la première guerre mondiale, Wilfred Owen, et qui adore Jenufa, l'opéra de Janacek , voilà qui est plaisant. Comme de plus Trientje a la joue balafrée (dans l'opéra c'est l'amoureux transi de Jenufa qui la blesse avec un couteau)(j'ai dû  ressortir mon Kobbé pour lire l'histoire), apparaissent des liens entre l'oeuvre et la vie des héros du roman.

Et ce n'est pas fini! Un auteur de romans, dont les oeuvres sont introuvables, a disparu. Des feuillets d'un mystérieux inconnu, écrivant comme le disparu, parviennent par la poste à Barthélémy. L'inconnu écoute Jenufa en boucle, tiens donc. Au domicile de l'écrivain disparu le policier remarque un miroir et une gravure.

Je ne vais pas en dire plus. Dans une atmosphère parfois floue et brumeuse, flirtant avec le fantastique, tout ou presque devient possible, et c'est tout l'art de Hanotte de ne jamais expliquer, de laisser son lecteur déstabilisé et heureux. Cerise sur la gâteau, l'humour n'est pas absent et l'écriture sait rendre visibles et sensibles ces lueurs, ces brouillards, ces froids si prégnants dans le roman.

Les avis de Anne, qui m'apprend que sous le nom de Barthélémy Dussert, Hanotte traduit les poèmes du même poète anglais! Mais on se croirait dans un de ses romans!

Mois belge!!


vendredi 13 avril 2018

Les fantômes du vieux pays

Les fantômes du vieux pays
The nix
Nathan Hill
Gallimard, 2017
Traduit par Mathilde Bach


Quand un roman semble être lu par 'tout le monde', suscitant plutôt l'enthousiasme, j'avoue avoir tendance à ne pas trop me précipiter, craignant la déception (plein de coups de coeur de la blogosphère ne m'ont pas fait grimper aux murs, non, pas d'exemples). D'autant plus qu'il était toujours emprunté dans mes deux médiathèques.

Première réaction une fois enfin en mains : ah oui, la bête fait plus de 700 pages...

Année 2011 : le gouverneur Packer est agressé en public par une inconnue, Faye Andresen-Anderson. Qui se révèle n'être pas une inconnue, car en 1968 est parue une photo d'elle lors des manifestations de Chicago, lors desquelles elle avait été arrêtée. Tout le monde s'intéresse à ce fait divers, sauf Samuel, professeur de littérature, et elfe dans le jeu en ligne le Monde d'Elfscape. Or Samuel est le fils de Faye, qui l'a abandonné ainsi que son père Harry, en 1988.

Au départ je me suis demandée où ça partait, les personnages se mettent en place, les différentes parties reviennent sur le passé, reprennent au présent. Et puis apparaissent régulièrement ce que certains lecteurs ont ressenti comme étant des longueurs, mais que j'ai plutôt acceptées comme des développements fascinants et, disons-le, tragi-comiques en général.

Nathan Hill pousse au maximum la description de certains personnages, c'est sûr, tels Laura Pottsdam, étudiante de Samuel (une tricheuse impossible à déstabiliser), ou Pwnage, joueur en ligne - avec cette scène fabuleuse à l'hôpital (ah les dialogues) et auparavant ses trente heures de jeu (une seule phrase je pense) quand il est décidé à s'arrêter! De grands moments aussi, comme avec l'armée en Irak, et surtout les événements à Chicago.

Je suis bon public, je n'ai pas vu venir grand chose à la fin, mais je peux assurer que tous les détails 'inutiles' ont trouvé leur place dans le puzzle.
Alors oui, j'ai adoré, je suis bluffée. Nathan Hill, dans ce premier roman, fait preuve d'un grand talent, bien des passages sont pleins de causticité, ils ralentissent forcément la narration de l'histoire proprement dite, mais c'est jouissif et bien vu!
Ma seule inquiétude pour lui : comment faire mieux ensuite?

challenge de Philippe? Je tente... avec pays... mais je doute...

mercredi 11 avril 2018

Lettre de consolation à un ami écrivain

Lettre de consolation à un ami écrivain
Jean-Michel Delacomptée
Robert laffont, 2016


Un écrivain dont les ventes demeurent confidentielles quoique honorables, en dépit de son talent, demeure ignoré du grand public. Il annonce sa décision de ne plus écrire.
Un de ses amis et admirateurs lui écrit une longue lettre (qui sera cette lettre de consolation), essayant de le faire changer d'avis, bien sûr. Pourquoi écrit-on, d'ailleurs? Par besoin? Pour se guérir, comme certains le croient?
Faut-il être lu ou bien lu?

"Que la quantité subventionne la qualité, l'argument plait aux éditeurs: il les exonère de la primauté accordée au rez-de-chaussée, quand ce n'est pas au sous-sol. Avant d'être éditeurs, ils sont commerçants, mais, bénéfice moral, être commerçants leur permet de publier de bons livres. Personnellement, cette espèce de troc, ou de compensation, ne me choque pas. Pour financer ce qui se vend peu, il faut produire ce qui se vend."

Rencontrant un groupe de lectrices (des enseignantes) l'auteur leur demande quels auteurs contemporains elles lisent. Beaucoup de noms encensés par les médias, ou récipiendaires de prix. Un certain filtrage semble exister en amont.

Mais Jean-Michel Delacomptée ne jette pas le bébé avec l'eau du bain, cite quelques auteurs contemporains intéressants, ne tombe pas trop dans le piège du 'c'était mieux avant', mais on sent son amour de la langue. Deux extraits, l'un de Duras, l'autre de Christine Angot, sont parfaitement parlants. Il a remarqué l'appauvrissement du niveau chez les politiques et les médias. Quant à la réécriture des livres pour enfants...

Citons une lettre de Flaubert à Maupassant
"Quand on écrit bien, on a contre soi deux ennemis: 1° le public, parce que le style le contraint à penser, l'oblige à un travail; et 2° le gouvernement, parce qu'il sent en nous une force, et que le pouvoir n'aime pas un autre pouvoir."

Je passe sur un extrait de De la démocratie en Amérique, sur le despotisme, et confesse que l'auteur m'a donné envie de lire Bossuet; ce type est dangereux!

Au final, un essai assez court que j'ai dévoré, alors qu'au départ ce n'était pas gagné. Pour réfléchir.

Histoire de continuer avec l'auteur et savourer sa prose, j'ai lu

Petit éloge des amoureux du silence
Jean-Michel Delacomptée
folio, 2011


Ne pas se fier à la couverture, l'auteur ne se contente pas de signaler les grossiers personnages abusant de leur téléphone en public. Il déplore la quasi disparition du silence dans notre société, évoque les situations insupportables vécues par de nombreux compatriotes (dont lui-même et son père mourant, une histoire qui l'a marqué), rappelle ce que dit la loi (précise, complète... et inappliquée).

Un avis plus détaillé chez Le bouquineur

Un double pour le  challenge de Philippe

lundi 9 avril 2018

Le carré de la vengeance

Le carré de la vengeance
Het vierkant van de wraak
Pieter Aspe
Albin Michel, 2008
Traduit par Emmanuèle Sandron


Enfin! J'ai cru un instant devoir déclarer forfait pour ce mois belge... Harpman et Quiriny, Goffette, mouais d'accord mais pas maintenant, Le merditude des choses, un abandon, même Yourcenar, née à Bruxelles, est française!

Finalement j'ai démarré avec Le carré de la vengeance le premier opus des enquêtes du commissaire Pieter Van In. Gare! La Duvel coule à flots, les paquets de cigarettes ne font pas long feu. Mais l'homme, amateur de bonne littérature,  de beaux meubles dans un bel espace, et de champagne le cas échéant n'oublie pas de réfléchir.
Il en aura besoin. La bijouterie Degroof a été cambriolée, ou plutôt, les bijoux ont été détruits. Étrange, et de plus le chef de famille Degroof utilise ses relations pour que l'enquête stagne et s'arrête. Il faudra un enlèvement d'enfant dans la même famille pour que Van In puisse reprendre tout en mains ou presque.
Bien sûr il ne travaille pas seul; avec ses collègues de la police, ses supérieurs parfois obtus, et la gendarmerie, il avance. Ne dédaignant pas la présence du substitut du procureur du roi, Hannelore Martens, dont la présence rend quasiment tous les hétéros présents semblables au loup de Tex Avery.

Alors? Une enquête menée tambour battant, des fausses pistes, de l'humour, pas de serial killer, de sang, de plongée dans le glauque via les pensées des coupables, mais tout de même du bien sordide. Je me suis parfois emmêlée les pédales dans les subtilités politicardes, je n'ai rien compris à la signification originelle du carré, de plus cette histoire de codes est-elle sans erreur?, parfois tout marche trop bien, les renseignements arrivent tout de suite, parfois, zut alors, l'ordinateur est en panne, pile au mauvais moment, un des coupables commet une erreur idiote, dommage pour lui, bref ce n'est pas parfait, mais ça se laisse lire plaisamment et les pages se tournent! Je pourrais bien y revenir.

Un clin d'oeil
"- Et tu crois qu'une histoire pareille est possible en Belgique? objecta Hannelore, pour le moins sceptique.
- Tout est possible en Belgique, répondit Van In avec assurance."

 challenge de Philippe
Dans le cadre du mois belge chez Anne et Mina

vendredi 6 avril 2018

Tant bien que mal

Tant bien que mal
Arnaud Dudek
Alma éditeur, 2018

D'Arnaud Dudek, j'ai lu Une plage au pôle nord, beaucoup aimé, avec projet de découvrir Rester sage, le seul présent à la bibli. Alors avec Tant bien que mal, j'ai accepté de sortir de ma zone de confort (à savoir, en gros, pavés classiques, anglo-saxons, voyages, nature et bestioles)

Un petit garçon rentre de l'école, il a sept ans, sur le chemin un inconnu en Ford Mondeo s'arrête, lui demande de l'aider à retrouver son chat. Le gamin accepte, le conducteur l'amène en forêt.
"Je suis en partie mort ce soir-là."

Sujet très très délicat, non? Traité sans pathos, avec retenue. C'est principalement au lecteur d'attacher les fils, de comprendre, de déduire. La chronologie ensuite est éclatée, on a le narrateur juste après l'agression, adolescent, adulte, étudiant, mais tout est bien clair. Les conséquences sont finement analysées.
Un jour, il a la trentaine, donc plus de vingt ans après, il reconnait son agresseur. Que va-t-il faire?

Le roman (moins de 100 pages) est très court, je ne vais donc pas donner trop de détails, à vous de lire.

Merci à l'éditeur.

mercredi 4 avril 2018

La note américaine

La note américaine
Killers of the Flower Moon
The Osage Murders and the birth of the FBI
David Grann
Globe, 2018


Jusqu'au cours du 19ème siècle, les Osages vivaient librement dans leur grande prairie, chassant les bisons (et pour eux, tout est utile dans le bison) en maintenant vivantes leurs traditions. Hélas les colons convoitaient les bonnes terres et ils furent obligés de s'installer en Oklahoma, dans un coin bien pauvre et désolé.

Jusqu'au jour où le sous-sol de la réserve (qui leur appartenait) de révéla bourré de pétrole et là les millions de dollars coulèrent aussi à flot. Les dollars appartenaient aux indiens, mais comme ils étaient considérés comme incapables de gérer leur argent, ils tombaient sous le joug de curateurs pas toujours honnêtes.

Dans les années 1920 beaucoup de décès inexpliqués (empoisonnements?) ou carrément des crimes par armes à feu survinrent, principalement dans la famille de Mollie Burkhart, une jeune femme Osage mariée à un 'blanc'. Le 'règne de la Terreur' commença.

Bien sûr des enquêtes furent menées, mais "le système judiciaire américain, au même titre que ses services de police, était gangrené par la corruption. Il y avait beaucoup de juges et d'avocats véreux. les témoins étaient menacés et les jurys achetés."

C'est là que Edgar J. Hoover, à la tête du Bureau of Investigation (le futur FBI) envoie un enquêteur rigoureux, honnête, Tom White, pour faire la lumière sur les nombreux décès (24) plus ou moins liés à Mollie qui a vu mourir sa mère, ses soeurs, son beau-frère, et craint pour sa vie. La lutte sera rude! Les témoins prêts à parler ayant tendance à mourir avant l'heure...

Voilà ce que raconte David Grann dans ce livre se dévorant 'comme un roman policier'. Dans une dernière partie il raconte comment il s'est plongé dans de vieux documents, a rencontré des descendants des personnages, et a découvert que tout cela allait bien plus loin que prévu.

En plus de parler de crimes révoltants, ce livre fait revivre l'ambiance de ces années fin 19ème début 20ème, les traditions des Osages, l'époque où l'on avait une conception élastique de la loi et une façon expéditive de se débarrasser des gens, où les villes poussaient comme des champignons, où la police fédérale était à ses débuts. Une sorte de Far West dans ses derniers moments. C'est absolument fascinant et à découvrir bien évidemment.
Mollie et ses soeurs )(Courtesy of the Osage Nation Museum)
Bourré de nombreuses photos d'époque, le livre sera prochainement adapté au cinéma.
Merci à l'éditeur et Arnaud L.

Les billets de Electra, et Annie/Une vie à lire

Merci encore à Philippe et sa vigilance, oui c'est dans le challenge!
 challenge de Philippe

lundi 2 avril 2018

Des gens comme les autres

Des gens comme les autres
Real people, 1969
Alison Lurie
Rivages, 1989
Traduit par Marie-Claude Peugeot

Au début j'ai cru avoir mis la main sur un roman d'Alison Lurie que j'allais aimer moyennement (et en profiter: 1) pour ne pas avoir à écrire de billet; 2 ) ne pas encore casser les pieds des visiteurs avec cette lubie de TOUT lire d'elle).
Mais il a fallu m'avouer, au cours de ma lecture où je notais des passages, qu'Alison Lurie est vraiment trop forte et que son roman est encore une fois drôlement subtil.

Pour changer des précédents romans, la narration est en 'je', et nous partageons les pensées de Janet Belle Smith dans son Journal tenu du 29 juin au 7 juillet. Le lieu :  une somptueuse demeure de Nouvelle Angleterre, les riches propriétaires en ont fait une colonie d'artistes, qui trouveront là les conditions idéales pour créer, qu'ils soient peintres, écrivains (poésie, nouvelles, romans...) ou compositeurs. (j'y ai retrouvé le Lonnie Zimmern de comme des enfants, devenu adulte et critique littéraire)

Janet (j'allais écrire cette pauvre Janet) va vivre quelques bouleversements durant son séjour, qui pourtant n'est pas le premier, dans cette oasis où elle espérait venir à bout d’une panne d'écriture. Ce qu’elle vit, ce qu’elle note dans son Journal peuvent lui servir de départs de nouvelles, hélas avortés, elle en devient consciente.

"Clark [son mari] ne m'entretient pas parce que j'écris, mais en dépit de cela. En fait, j'ai une bonne situation de maîtresse de maison logée et nourrie, et de compagne de cadre supérieur. Salaire convenable, conditions de travail agréables, titulaire de mon poste, avantages divers -mais beaucoup d'heures de présence, et au bout de vingt ans, je n'ai droit qu'à deux ou trois semaines de vacances chaque été."

Suite à une remarque, elle s'interroge.
"Gerry m'a dit que j'avais un mécène, comme les écrivains du dix-septième et du dix-huitième siècle. (...) Et mes écrits témoignent de la même dépendance envers eux, exactement. On y trouve le même soin à éviter tout sujet qui risquerait de leur déplaire; la même célébration patente ou subtile de leur mode de vie; le même éloge de leurs vertus et le même aveuglement sur leurs défauts."

Elle a sous les yeux l'exemple de H.H. Waters, talentueuse poétesse reconnue, ayant choisi l'Art face à un potentiel mari qui n'aurait pas accepté qu’elle écrive.

Va-t-elle continuer à s'imposer des limites et une certaine autocensure? Au risque de devenir banale, répétitive et ennuyeuse?
"Il faut que l’écrivain transforme le matériau -mais par addition, pas par soustraction, comme je l'ai fait jusqu'ici.(...) La fiction est du concentré de réalité; c'est pourquoi le goût en est plus fort, comme le bouillon cube ou le concentré de jus d'orange surgelé.
Je sais tout cela; je le sais depuis des années. Et pourtant je me suis mise à ajouter de l'eau, et même, à chaque fois, une eau de plus en plus tiède. De crainte que, non dilué, tout cela se prenne en glace et me brûle, moi et tous ceux de mon entourage."

J'ai cité particulièrement les interrogations de Janet, qui pourraient être celles de tout auteur, et méritent l'enthousiasme ressenti à cette lecture, surtout quand on imagine que ce Journal pourrait être le prochain texte de Jane, celui où 'elle balance tout' . Un retournement possible pensé par Alison Lurie?

Qu'on ne s'y méprenne pas; ce roman n'est pas qu'interrogation sur la création! Il est vif et drôle. 

"Une femme et cinq enfants à charge.
- Cinq enfants?
- Cinq. Vous connaissez les peintres Pop'Art et leur admiration pour la fabrication en série..."

vendredi 30 mars 2018

J'apprends le français

J'apprends le français
Marie-France Etchegoin
JC Lattès, 2018




Après l'interview de l'auteur sur France Inter, et les billets de Cathulu et Cunéipage, je le savais : je le voulais!

Depuis un an et demi Marie-France Etchegoin donne deux soirs par semaine des cours d'apprentissage du français à des migrants afghans, érythréens ou soudanais pour la majeure partie. Elle raconte leurs difficultés et les causes probables de ces difficultés d'apprentissage (imagine juste que tu es balancé en Erythrée et que tu dois te débrouiller pour communiquer en tigrigna)(après un voyage de tous les dangers, pas en avion confortable)(et ton pays d'origine c'est pas le club méd)(et sous la menace d'une expulsion sans trop crier gare).

Elle raconte aussi comment elle se débrouille, bricolant sa méthode, utilisant d'instinct un processus basé sur l'apprentissage de la langue maternelle. Se souvenant de ses propres apprentissages, car Marie-France Etchegoin ne reste pas 'hors sol' dans cette narration.

Rappelant brièvement mais tellement clairement la signification de tous ces sigles ponctuant le 'parcours du combattant' des migrants, parcours souvent interrompu par l'administration, elle explique aussi ce qu'est un 'dubliné'.

Puis les langues se délient un peu et elle relate le parcours avant France de certains de ses 'élèves', parcours dont on entend vaguement parler dans les médias, bien sûr, mais quand il s'agit de personnes juste là devant elle, ça imprime beaucoup mieux. Certains détails sont franchement révoltants.

Elle donne, oui, mais elle reçoit.

Forcément le petit badge coup de cœur est de retour:
Témoignage perso : depuis plus d'un an, je bricole aussi dans une des associations d'une ville pas trop loin de chez moi, je me suis complètement reconnue dans le livre de MF Etchegoin, j'ai redécouvert quelques-unes de mes bévues, mais j'ai appris aussi que j'avais raison d'utiliser à fond les petits dessins, le mime, l'association geste et parole (le ridicule ne tue pas). Passionnant mais on n'en sort pas toujours intact, ça bouscule parfois. Cependant si tu as l'occasion d'apporter ta petite pierre, n'hésite pas.
Ce billet est dédié à Abbas, dubliné Finlande (plus de nouvelles), Abdullah, dubliné Slovaquie (sera-t-il encore là la prochaine fois?), mais aussi Moussa (ses messages facebook sous la neige ou annonçant l'acceptation de sa demande d'asile valent leur pesant de cacahuètes)

mercredi 28 mars 2018

Ce qu'est l'homme

Ce qu'est l'homme
All that man is
David Szalay
Albin Michel, 2018
Traduit par Etienne Gomez



Si je dis qu'à mon sens il s'agit plus de nouvelles que d'un roman, je vais voir fuir ceux qui (à tort bien sûr) évitent ce genre, alors je vais essayer de voir quelques fils conducteurs. Sept textes d'une soixantaine de pages, chacun centré sur un homme se posant des questions sur sa vie. Ils sont âgés de 17 à 73 ans.

Où sont les femmes? Elles sont là bien sûr, parfois plus ou moins inaccessibles (la petite amie d'un copain qui se prostitue serait le stade ultime, mais le désamour ne se commande pas), parfois déjà bien éloignées après des années de vie commune.

Certains sont dans une situation aisée (ou qui l'a été) d'autres sont étudiants ou vivotent, mais cela n'est pas essentiel pour leur (éventuel) bonheur.

Ces histoires se déroulent dans différents pays d'Europe, les protagonistes sont donc de nationalités différentes, mais à un moment donné ils voyagent à l'étranger, ou bien carrément ils ont décidé de s'expatrier.

Volontairement je ne raconte rien de précis sur les différentes histoires. Les personnages principaux peuvent être ridicules, pathétiques, touchants, ou carrément détestables (j'en ai deux dans le collimateur). Dès les premières lignes on est happé, pas question de lâcher, David Szalay est très fort pour camper les ambiances (y compris sordides) en courtes descriptions et rendre intéressants ses héros et leur entourage, même les losers. Pas de longueurs, un grand art de la concision, et souvent, à la fin des textes (qu'on aurait aimé poursuivre) le lecteur se voir ouvrir une direction ou plusieurs, cela peut déconcerter, nous ne sommes pas dans des nouvelles à chute!

Un auteur à découvrir, à la grande maîtrise de la narration. A aborder quand on est bien dans ses baskets, ce n'est pas Le livre d'après qui me contredira.

Les avis de Le livre d'après, Le bouquineur,

Merci à l'éditeur et Francis G.

lundi 26 mars 2018

Une couleur ne vient jamais seule

Une couleur ne vient jamais seule
Michel Pastoureau
Seuil, 2017
Couverture: Tapis de Benita Koch-Otte
atelier textile du Bauhaus


Finalement, avant d'attaquer les sommes de Michel Pastoureau sur une couleur particulière, j'ai bien fait de démarrer par Les couleurs de nos souvenirs, et de choisir ensuite ce Journal chromatique intitulé Une couleur ne vient jamais seule.

Il s'agit de courts textes, courant de 2012 à 2016, écrits au fil du temps, selon les déplacements ou souvenirs de l'auteur. Comme d'habitude, c'est extrêmement agréable à lire (l'auteur pourrait être beaucoup plus abscons, mais il s'y refuse, merci à lui) , amusant souvent, intéressant toujours. Quelques rappels reviennent, forcément (mais la répétition est pédagogique), et ce septuagénaire un poil enveloppé et parfois râleur (c'est lui qui l'avoue) se révèle un bon compagnon de voyage pour le lecteur.

Sans trier, sans fournir de joli résumé, j'ai noté quelques passages qui m'ont plu pour diverses raisons.

* Un bac vert à ordures, bien classique, avec une grosse étiquette "bac jaune" sur fond jaune : il est clair qu'il doit recevoir les ordures destinées à des bacs jaunes.
"Le mot l'emporte sur la coloration "
Pareil pour le vin blanc, qui est tout sauf blanc.

* Ou j'apprends que
"Parvenu à l'âge adulte, un non-voyant de naissance possède à peu-près la même culture chromatique qu'un voyant; ce qui n'est nullement le cas d'un daltonien."

* Invité à donner dix heures de cours dans une université allemande, il constate que le professeur l'ayant invité n'y assiste pas. Explication : ce cours de licence est classé jaune et un super Herr Professor ne peut y aller!

* Pourquoi les voitures postales sont-elles jaunes?

* La mer est-elle bleue? Pas au Moyen âge...

* Petit exercice : lire sans trop hésiter
JAUNE BLEU ORANGE NOIR ROUGE VERT VIOLET JAUNE ROUGE ORANGE VERT NOIR BLEU ROUGE VIOLET VERT BLEU ORANGE

* Quand Michel Pastoureau est invité dans une famille comprenant un enfant, il offre à celui-ci une boîte de peinture. Où l'on apprend que le classement des couleurs n'était pas le même avant Newton... "Le vocabulaire des couleurs de nos langues européennes modernes ne reflète en rien le spectre mais bien le classement d'Aristote."


* Ses drapeaux préférés : japonais, jamaïcain, norvégien, danois, écossais, mais au-dessus, c'est celui du Groenland, décrit ainsi en langue du blason "coupé d'argent et de gueules, au tourteau-besant de l'un en l'autre déjeté à dextre." La classe, et la concision.
Drapeau du Groenland

* Pour terminer, cher Monsieur Pastoureau, nous avons sans doute joué (et appris départements et préfectures) avec le même puzzle des départements et ses couleurs pastel rose, jaune pâle, vert pâle, mauve et orangé... (je vous signale en même temps qu'il s'agit du théorème des quatre couleurs, non pas formule ou équation)

vendredi 23 mars 2018

Défense de Prosper Brouillon

Défense de Prosper Brouillon
Eric Chevillard
Notabilia, 2017



Attention, vient de sortir Les Gondoliers, le dernier roman de Prosper Brouillon, auteur à succès et méprisé par certains intellectuels de Saint Germain des prés (et de Creuse).
Mais que racontent ces Gondoliers? (tiens, oui, il ne s'y trouve pas de gondoliers). Eric Chevillard, qui avoue ne pas connaître Prosper Brouillon, nous dit tout et se lance dans une défense échevelée du roman et de son écriture. Racontant l'histoire, citant et décortiquant des passages, avec un vrai-faux sérieux qui laisse baba.

Sauf que ce faisant il cite de vrais morceaux de vrais romans parus ces dernières années, ayant connu un joli succès, écrit par des auteurs connus, et, comment dire? Ces extraits sont d'un ridicule difficile à supporter. (Bien évidemment Prosper Brouillon n'existe pas...)

J'ai tapé au hasard un extrait, voilà ce que je trouve.
http://www.lemonde.fr/livres/article/2012/02/16/la-litterature-a-la-hussarde_1643995_3260.html

ou
Ils étaient "des hommes et des femmes qui avaient reçu du courrier dans leur boîte aux lettres, qui avaient eu des problèmes pour trouver une place de parking. (...) Je ne pensais qu'à une chose : ils avaient eu mon âge. Et un jour, j'aurais leur âge".
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/08/25/litterature-pavillonnaire_1563321_3260.html#tQGv7Yi30UZ4z7z7.99

Citation d'un auteur (très sympathique) mais que je n'ai pas réussi à lire d'ailleurs.

Un dernier pour la route
http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/09/08/sursauts-de-l-ame_1569279_3260.html

En conclusion : Eric Chevillard reprend donc ses articles du Monde pour les exemples, c'est son droit, et le fait est qu'il n'a rien inventé, juste sélectionné, et ça fait mal. Je me suis beaucoup amusée, ahurie par certains extraits.

Les avis de motspourmots, papillon,

Merci à Philippe et sa vigilance, oui c'est dans le challenge!
 challenge de Philippe

mercredi 21 mars 2018

Couleurs de l'incendie

Couleurs de l'incendie
Pierre Lemaitre
Albin Michel, 2018


Un peu de patience à la bibliothèque, et me voilà lisant cette 'suite - mais pas tout à fait' de Au revoir là-haut qui m'avait bien plu. Suite en ce sens qu'on retrouve la famille Péricourt, la riche famille Péricourt, en particulier Madeleine, divorcée du 'méchant' d'Au revoir là-haut. Madeleine, mère du jeune Paul, enterre son père Marcel, nous sommes en 1927, la banque Péricourt est en pleine forme. Mais même chez les riches les drames peuvent survenir, ma bonne dame et rapidement on est en plein dedans.

Madeleine, comme bien des femmes de son époque (enfin, dans les familles aisées) a été élevée pour savoir tenir une maison, ne rien comprendre à la finance et faire confiance aux hommes de son entourage. Mal lui en prend, elle se retrouve dépouillée de tout (enfin, lui reste de quoi acheter deux appartements à Paris et vivre de ses rentes tout de même) et méprisée par ses ex connaissances.

Puis la naïve Madeleine, centrée sur son petit monde, au point de ne jamais se poser de questions sur la façon dont vivent certains (exemple, Léonce, mais mise au courant elle essayera de se rattraper), décide de se venger! Lemaitre parle d’hommage à Dumas, c'est d'ailleurs cette référence au comte de Monte Cristo (mon roman chouchou forever) sur les blogs qui m'a donné envie de lire ce roman sans plus attendre.

Alors oui, c'est bien bidouillé, mais d'une façon beaucoup plus dure que chez Dumas (je ne peux rien dire...). L'ironie est sous-jacente, on n'essaie pas de tirer les larmes à Margot (ouf).

"Elle se concentrait des heures sur des détails secondaires, sur le Titanic, elle aurait commencé à repeindre les transats."

J'avoue avoir eu un peu de mal à ressentir de l'empathie pour Madeleine ... D'accord, on a un joli lot de belles crapules là-dedans, mais Charles par exemple est plus ridicule que méchant.

Bref, ce que j'ai aimé c'est l'ambiance de ces années 1920 et 1930, rendue avec talent et vivacité, tous ces grenouillages de la presse, de la politique, de la finance. La montée d'idées fascisantes. De plus, cela se lit fort bien, comme, je le disais pour le précédent, un 'bon roman populaire'. C'est une qualité, et ça change du nombrilisme de certaines parutions.

Remarque : franchement, heureusement que je suis là! Qui a noté (p 245) que André Delcourt fréquente le salon de Mme de Marsantes, prénommée Marie-Aynard? Voyons, le mère de Robert de Saint-Loup! Merci monsieur Lemaitre pour ce clin d'oeil, il vous sera beaucoup pardonné quelques facilités...

De nombreux avis : bibliosurf, babelio (plus de 120!), lecture écriture (sibylline, merci de ton avis!)

lundi 19 mars 2018

Carnets du Nil blanc

Carnets du Nil blanc
John Hopkins
Quai Voltaire, 2012
Traduit par Jean Esch

Un instinct très sûr me conduit vers les récits de voyage pourtant bien dissimulés, quand ils sont quasiment devenus des classiques, parmi les romans de ma bibliothèque. Cette fois, je dois la bonne pioche à deux jeunes américains, John Hopkins et son ami Joe; ils viennent de dépasser la vingtaine, et après leurs études à Princeton, ne sont pas attirés par la vie bien droite semblant les attendre; après un voyage en Amérique du sud soi disant pour cultiver le café et se 'faire les dents', les voilà en route vers l'Impala Farm, Nanyuki, Kenya, Afrique orientale britannique (nous sommes en 1961).

Moyen de locomotion : une BMW blanche, baptisée Le Nil blanc. Avec possibilité de l'installer sur bateau ou train.

Après un emploi de 'lecteurs' en Italie, les voilà en route via la Tunisie (au moment des événements de Bizerte, et ils doivent à leur nationalité américaine d'avoir survécu), la Lybie, l'Egypte, le Soudan, l'Ouganda. Un périple pas vraiment de tout repos dans une Afrique qui les séduit et où, il faut l'avouer, ils échappent de justesse à différents périls. Pannes de moto, maladies, je ne vais pas tout raconter, et non plus la fin de l'aventure. John, le narrateur, et son ami Joe trouveront leur voie tout de même...

Bien écrit, sans complaisance, avec la fougue de la jeunesse (sans doute un journal un peu remanié ensuite?) et sans longueurs. Ah l'Impala Farm t sa vue sur le Mont Kenya...

Catégorie : j'aime les surprises!

Encore dans le challenge de Philippe
Ah ben non (voir commentaires). Tant pis, ma participation est déjà bien accomplie cette session-ci.

vendredi 16 mars 2018

Sodome et Gomorrhe

Sodome et Gomorrhe
Marcel Proust
La pléiade, 1983
(couverture LDP)

Que dire?

En fouinant dans mes listes de lectures j'ai retrouvé Du côté de Guermantes en 2007 et Sodome et Gomorrhe en 2008, juste avant l'ouverture du blog. Me voilà donc au bout d'un cycle complet de lecture de la Recherche sur ce blog, la possibilité demeurant que je me relise des passages pour le plaisir, c'est tout. Ou alors des lectures "autour de Proust", tout est possible.

Sodome et Gomorrhe s'ouvre avec le passage où Charlus et Jupien se rencontrent et flashent l'un sur l'autre (et plus car affinités, d'ailleurs), ce qui permet à Proust un long développement sur ces hommes ne préférant pas vraiment les femmes. Ce cher Marcel sait de quoi il parle, ce n'est pas un scoop, même si dans son gros roman il refuse d'en donner l'impression.

Après une soirée chez la Princesse de Guermantes, Proust cite le nom de la baronne Putbus (et sa fameuse femme de chambre!) personnages qui jamais n’apparaîtront 'en vrai' dans le roman, nous reparle de Gilberte, de sa mère Odette, l'épouse de Swann, dont le salon monte tranquillement.

Vous arrive-t-il d'avoir 'sur le bout de la langue' le nom d'une personne? Les pages 650 et 651 sont pour vous.
" Une dame qui vint me dire bonjour en m'appelant par mon nom. Je cherchais à retrouver le sien tout en lui parlant; je me rappelais très bien avoir dîné avec elle, je me rappelais des mots qu’elle avait dits. Mais mon attention, tendue vers la région intérieure où il y avait ces souvenirs d'elle, ne pouvait y découvrir ce nom.Il était là pourtant. Ma pensée avait engagé comme une espèce de jeu avec lui pour saisir ses contours, la lettre par laquelle il commençait, et l'éclairer enfin tout entier. C'était peine perdue, je sentais à peu près sa masse, son poids, mais, pour ses formes, les confrontant au ténébreux captif blotti dans la nuit intérieure, je me disais : 'Ce n'est pas cela.' Certes mon esprit aurait pu créer les noms les plus difficiles. Par malheur il n'avait pas à créer mais à reproduire. Tout action de l'esprit est aisée si elle n'est pas soumise au réel. Là, j'étais forcé de m'y soumettre. Enfin d'un coup le nom vint tout entier: 'Madame d'Arpajon.' J'ai tort de dire qu'il vint, car il ne m'apparut pas, je crois, dans une propulsion de lui-même. Je ne pense pas non plus que les légers et nombreux souvenirs qui se rapportaient à cette dame, et auxquels je ne cessais de demander de m'aider (par des exhortations comme celle-ci: 'Voyons, c'est cette dame qui est amie avec Mme de Souvré, qui éprouve à l'endroit de Victor Hugo une admiration si naïve, mêlée de tant d'effroi et d'horreur'), je ne crois pas que tous ces souvenirs, voletant entre moi et son nom, aient servi en quoi que ce soit à le renflouer. Dans ce grand 'cache-cache' qui se joue dans la mémoire quand on veut retrouver un nom, il n'y a pas une série d'approximations graduées. On ne voit rien, puis tout d'un coup apparaît le nom exact et fort différent de ce qu'on croyait deviner."

Je renonce à citer la suite, aussi finement observée, et surtout le dialogue qui suit, entre l'auteur et le lecteur impatient de reprendre le cours du récit... Proust peut se révéler amusant, et surtout, bonnes gens, admettez que ses phrases peuvent être courtes (OK, parfois, pas toujours)

Arrive le célébrissime (OK pour les proustolâtres) passage Les intermittences du coeur. Le narrateur se retrouve à Balbec, dont la chambre où il logeait, un certain été, celui des Jeunes filles en fleurs. Là subitement le 'calendrier des faits' coïncide avec 'celui des sentiments' et il réalise pleinement le décès d'une personne chère: 'je venais d'apprendre qu'elle était morte'. Ce n'est pas la première fois que je lis ce passage, mais c'est la première fois qu'il me touche autant, ayant vécu cela ... Proust n'est pas qu'un gentil visiteur frivole des salons, il sait aussi toucher au coeur ses lecteurs.

Balbec donc, où le narrateur a désormais ses marques, et fréquente par le petit train d'intérêt local les bonnes demeures des environs, retrouvant Albertine, ses amies, les Verdurin, les Cambremer, Charlus, Saint-Loup, et faisant connaissance de bien d'autres, Morel, les Cottard, etc. Y compris une certaine Céleste Albaret!!! (un hommage?)( p 847)

Passé présent et futur se fondent souvent dans une admirable fluidité. On s'amuse beaucoup, on s'émeut aussi, si on aime l'étymologie des lieux normands, on est ravi (c'est mon cas), on plaint ce pauvre Charlus et on s'agace du narrateur et de ses atermoiements avec Albertine (c'est mon cas!)

Tiens, voilà ce qu'il écrit à propos de Gilberte, mais qui en dit long sur son mode de fonctionnement
"Je n'avais plus envie de la voir, ni même cette envie de lui montrer que je ne tenais pas à la voir et que chaque jour, quand je l'aimais, je me promettais de lui témoigner quand je ne l'aimerais plus."(p 713)

Allez, on s'amuse
"Je sais qu'elle avoua plus tard à Cottard qu'elle me trouvait bien enthousiaste; il lui répondit que j'étais trop émotif et que j'aurais eu besoin de calmants et de faire du tricot." p 898)

Autres passages:
"Dans [le nom] d'un fin diplomate, d'Ormesson, vous retrouvez l'orme, l'ulmus cher à Virgile et qui a donné son nom à la ville d'Ulm"(p 931)(oui, notre Jean d'O avait un père ambassadeur, un oncle diplomate)

"Le valet de chambre entra. Je ne lui dis pas que j'avais sonné plusieurs fois, car je me rendais compte que je n'avais fait jusque là que le rêve que je sonnais. J'étais effrayé pourtant de penser que le rêve avait eu la netteté de la connaissance. La connaissance aurait-elle, réciproquement l'irréalité du rêve?"(p985)

 Challenge de Philippe

mercredi 14 mars 2018

Petit lexique de la modernitude

Petit lexique de la modernitude
Jean-Marie Audignon
Pierre Laurendeau
Signalétique : Michel Guérard
Ginkgo, collection L'ange du bizarre, 2018


Même si comme moi vous vivez dans une grotte (sans télé) vous ne passez pas à côté de certains tics de langage dont l'usage immodéré vous hérisse, et de l'utilisation de termes anglo-saxons. Alors les deux auteurs, avec un complice illustrateur, se sont lancés dans l'élaboration amusante d'une liste non exhaustive évidemment, et tellement dans l'air du temps que je n'avais même pas réalisé, pour certaines expressions, qu'on y était à l'insu de mon plein gré. Par exemple cette Mise Au Pluriel (des problématiques, les territoires, les régions -ne plus dire province!). Et le mi-logue, vous connaissez? Passez un peu de temps à côté d'un bavard au téléphone dans une transport en commun, vous le saurez... J'ai appris d'où venait ce 'C'est clair' déjà tombé en désuétude je crois. Sans doute remplacé par des expressions auxquelles j'ai peu fait attention. Quoique récemment j'ai capté des 'ça pique' (à l'écart de tout élément piquant) qui m'a l'air d'être du dernier arrivage? C'est de l'eau semble aussi avoir sombré d'ailleurs...
Bref, "Employé à toutes les sauces, gâche durablement la conversation", oui, il s'agit de 'impacter', qui me permet de jouer, histoire de moins fatiguer, au petit jeu 'comptons les impacts'.

Un livre agréable à lire ou feuilleter, qui égratigne gentiment certaines habitudes, mais va souvent plus en profondeur quand il s'agit de réfléchir au plus sérieux (il y a même une entrée Macronie)

L'ange du bizarre est le titre d'une nouvelle de Poe, qui donne son nom à une nouvelle collection chez l'éditeur. Que je remercie pour sa fidélité.

lundi 12 mars 2018

Retour à Séfarad

Retour à Séfarad
Pierre Assouline
Gallimard, 2018


"Comme vous nous avez manqué!"
Le 30 novembre 2015, s'adressant au séfarades, le roi d'Espagne propose une nouvelle loi, qui "permet simplement à tout séfarade, descendant de Juifs expulsés d'Espagne il y a cinq siècles, d'acquérir la citoyenneté espagnole avec passeport à la clé sans avoir à renoncer à sa propre nationalité et sans même avoir à résider dans le pays. Enfin, 'simplement' n'est peut-être pas le terme adéquat.Un parcours du combattant d'une certaine manière."

Voilà donc Pierre Assouline se sentir "comme appelé par le roi", déposer un dossier, prendre des cours de langue, se documenter à fond, parcourir l'Espagne.

Alors, roman ou pas? J'ai vérifié, cette loi existe (voir ici ) et l'on sent qu'Assouline a pris un malin plaisir à raconter ses tribulations et surtout à enquêter à fond. Plaisir ressenti par le lecteur. C'est assez vagabond et pas du tout lourdingue à lire, on apprend plein de choses, je subodore que certaines conversations ou remarques ou rencontres ont été inventées ou recréées pour les besoins du livre, mais peu importe. Je n'ai pas d'appétence particulière pour l'Espagne, dont j'ignore la langue, et pourtant ce livre m'a passionnée, à l'érudition sans faille, mais usant d'un humour et d'une ironie de belle eau. Non, Assouline ne tombe pas dans les pièges de l'autofiction, rappelant juste brièvement un souvenir très douloureux lié pour lui à l'Espagne, qu'il lui a fallu un demi-siècle pour voir s'apaiser. J'ai aussi découvert la belle attitude de certains consuls espagnols européens pendant la seconde guerre mondiale.

Tiens, je pense être dans le Challenge de Philippe

jeudi 8 mars 2018

Le temps des hyènes

Le temps des hyènes
Il tempo delle iene
Carlo Lucarelli
Métaillié, 2018
Traduit par Serge Quadruppani


Du temps de Victor Emmanuel III, roi d'Italie, l'Erythrée est une colonie italienne, avec donc des colons, dont le marquis Sperando et son épouse, et un bon paquet de militaires, pour la plupart ignorants de la population locale, considérée comme inférieure et paresseuse de toute façon.
"Le capitaine de carabiniers royaux Piero Colaprico et son brigadier, le bachi-bouzouk des zaptiè Ogbagabriel Ogba" quittent Asmara pour les haut plateaux, où viennent d'être découverts un poil trop de corps de suicidés (trois indigènes, d'abord, ce qui ne suscite guère d'agitation, puis le marquis, un blanc, et là, il faut s'en occuper!)

Durant plusieurs semaines l'enquête va se dérouler, dans la poussière, l'orage, la chaleur poisseuse d'un port, au milieu de maladresses, mauvaise volonté, ou carrément de violence. La vérité surgira difficilement.

J'ai apprécié d'être plongée dans l'ambiance de l'époque et du pays. Partager un repas avec Ogba obéit à tout un protocole, s'y retrouver dans les régionalismes italiens bien vifs se fait cependant assez bien. Bravo au traducteur. Ogba, surnommé par son chef Sherlock Holmes, est observateur et réfléchi.
Oui, un roman noir, raconté avec humour et allant, sans corps gras.

Les avis de Electra, Actu du noir

Merci à Camille P.

lundi 5 mars 2018

Essais Livre second

Bref. C'était fatal, j'ai enchaîné avec le livre second (sic)(il y en a un troisième)

Une question pour celles ou ceux arrivés jusqu'ici : dans le livre II chapitre deux, Montaigne raconte une anecdote sur une dame, ressemblant vraiment beaucoup à la nouvelle La marquise d'O. (wiki, je viens de vérifier, précise que c'est peut-être une source d'inspiration de V Kleist)

Parfois je retrouve des passages dont j'avais entendu parler ailleurs, par exemple le chapitre VI, De l'exercitation, où Montaigne étudie comment il a frôlé (involontairement) la mort, suite à une chute de cheval."Pour s'aprivoiser à la mort, je trouve qu'il n'y a que de s'en avoisiner.(...)Ce n'est pas ci ma doctrine, c'est mon estude; et n'est pas la leçon d'autruy, c'est la mienne."

D'ailleurs cette question de la mort, du courage face à la mort, etc. revient assez souvent chez Montaigne, y compris cette maladie de la pierre, il en parle plusieurs fois, et je crois  me souvenir qu'il en est mort (et douloureusement).

Chapitre VIII : De l'affection des peres aux enfans . "La plus saine distribution de noz biens en mourant me semble estre les laisser distribuer à l'usage du païs. Les loix y ont mieux pensé que nous; et vaut mieux les laisser faillir en leur eslection que de nous hazarder temerairement de faillir en la nostre."
Voilà qui me parle, après conversation avec une amie dont la famille lui a tourné le dos et qui aimerait bien ne pas laisser son argent à ses enfants. Pour l'instant, elle le dépense! Les cas de lois différentes dans les pays différents n'est pas abordée. (clin d'oeil à l'actualité)

Chapitre X : Des livres. Ah mais c'est que de nos jours Montaigne aurait pu tenir un blog!
La comparaison de l'Eneide et du Furieux : "Celuy-là, on le voit aller à tire d'aisle, d'un vol haut et ferme, suyvant tousjours sa pointe; cettuy-ci voleter et sauteler de conte en conte comme de branche en branche, ne se fiant à ses aisles que pour une bien courte traverse, et prendre pied à chaque bout de champ, de peur que l'haleine et la force luy faille."
Ses chouchous :Seneque et Plutarque. "Il ne faut pas grand entreprinse pour m'y mettre; et les quitte où il me plait." "Celuy là vous échauffe plus et vous esmeut ; cettuy-cy vous contente davantage et vous paye mieux. Il nous guide, l'autre nous pousse." p 421
Merci à vous, je n'ai plus qu'à ressortir Seneque de ma PAL (un achat bourse aux livres)

De plus en plus fort, je vous le disais!(p 427)
"Pour subvenir un peu à la trahison de ma memoire et à son defaut, si exteme qu'il m'est advenu plus d'uen fois de reprendre en main des livres comme recents et à moy inconnus, que j'avoy leu soigneusement quelques années au paravant et barbouillé de mes notes, j'ay pris en coustume, depuis quelque temps, d'adjouter au bout de chasque livre (je dis de ceux desquels je ne me veux servir qu'une fois) le temps auquel j'ay achevé de le lire et le jugement que j'en ay retiré en gros, afin que cela me représente au moins l'air et Idée generale que j'avois conceu de l'autheur en le lisant."
Ensuite il donne ses notes sur Guicciardin (inconnu!), puis Philippe de Comines et du Bellay.
Montaigne se serait-il inscrit sur Goodreads?

Le gros morceau de ce livre (180 pages!!!) c'est l'Apologie de Raimond Sebond, dont j'ignorais complètement tout (chapitre XII)
"L'étude de Raimond Sebond, théologien catalan qui vécut à la fin du XIVe siècle et au début du XVe, marqua profondément la pensée de Montaigne : cette influence se mesure à la place que l'Apologie occupe matériellement, intellectuellement et spirituellement au centre des Essais. Montaigne est-il le souriant épicurien que nous présente une vieille tradition? Est-il un attentif collectionneur d'anecdotes curieuses? Est-il le premier en France qui ait livré sur un individu singulier des confidences singulières? Certes il est tout cela. Mais il est aussi, dans son insaisissable subtilité, tout autre encore : au cœur secret de sa variété et de sa variabilité se cache une méditation qui confère aux Essais la troisième dimension de leur espace, celle de la profondeur ; c'est elle que dévoile sous ses voiles l'Apologie de Raimond Sebond."

Là j'ai commencé à me dire : "Lis du mieux que tu peux, profite, comprends ce que tu peux, un jour tu reliras cette apologie - et tous les  essais- tranquillement, sans doute en version français d'aujourd'hui."

J'ai donc pris quelques notes, sans prise de tête, et voilà, j'ai continué.

Donc voilà ça parle de religion, au début, puis encore un peu après. J'en profite pour préciser que Montaigne vivait à une époque de guerres de religion. Il prend sans doute des précautions, tout en disant ce qu'il pense.
Puis le voilà qui part sur les hommes et les animaux, avec des idées parfaitement modernes.
Le célèbre passage : "Quand je jouë a ma chatte, qui sçait si elle passe son temps de moy plus que je ne fay d'elle?" (p 460)
Jolie image

"Il est advenu aux gens véritablement sçavants ce qui advient aux espics de bled: ils vont s'eslevant et se haussant, la teste droite et fiere, tant qu'ils sont vuides; mais,quand ils sont pleins et grossis de pain en leur maturité, ils commencent à s'humilier et à baisser les cornes."

J'ignore qui étaient ces pyrrhoniens, mais Montaigne les traite avec ironie.
"Ils ne mettent en avant leurs propositions que pour combattre celles qu'ils pensent que nous ayons en nostre creance. Si vous prenez la leur, ils prendront aussi volontiers la contraire à soustenir: tout leur est un; ils n'ont aucun chois.Si vous etablissez que la nege soit noire, ils argumentent au rebours qu’elle est blanche. Si vous dites qu’elle n'est ny l'un ny l'autre, c'est à eux à maintenir qu'elle est tous les deux. Si, par certain jugement, vous tenez que vous n'en sçavez rien, ils vous maintiendront que vous le sçavez."

"Un ancien à qui on reprochoit qu'il faisait profession de la Philosophie; de laquelle pourtant en son jugement il ne tenoit pas grand compte, respondit que cela, c'estoit vraymant philosopher."(p 524)

"Fiez vous à votre philosophie; vantez vous d'avoir trouvé la feve au gasteau, à voir ce tintamarre de tant de cervelles philosophiques!"(p529)

Et le chapitre XV du livre, Que nostre desir s'accroit par la malaisance, ce passage intéressant mais un peu long, ce qui fait que pour donner repos à vos yeux (et à mon correcteur orthographique), je vais résumer
En cette période de guerres civiles, certains craignaient les assaillants et prévoyaient de fortifier leur maison. Mais point Montaigne. Pensant que des assaillants n'en tirant nulle gloire à en tirer éviteraient de l'attaquer. Que de toute façon l'on ne peut se barricader de partout, et que les assaillants inventent toujours du plus efficace. Et puis ça coûte cher. Et puis un valet à l'intérieur peut se révéler d'un autre parti.
Bref, la méthode était bonne, et la demeure de Montaigne n'a pas été assaillie.

Page 67, chapitre XVII, le voilà parlant de Marie de Gournay, "ma fille d'alliance", avec grande affection. On lui doit la première édition posthume des essais, et la préface.
Chpitre XVIII : Il pense modestement de ses écrits
"J'empescheray peut-estre que quelque coin de beurre ne se fonde au marché."

Terminons (il reste un livre troisième) avec le chapitre XXXVII, De la ressemblance des enfans aux peres,  où il évoque les douleurs cruelles qu'il ressent depuis "dix-huict mois ou environ" (calculs rénaux , dont a aussi souffert son père)

Au début il rappelle comment il écrit, chez lui, quand il a du temps, sans corriger ou ôter, mais en ajoutant, en diversifiant, en représentant le 'progrès de ses humeurs.' (un valet secrétaire en a d'ailleurs volé une partie. "Cela me console, qu'il n'y fera pas plus de gain que j'y ai fait de perte."

vendredi 2 mars 2018

Ma voix est un mensonge

Ma voix est un mensonge
Los anos marchitos
Rafael Menjivar Ochoa
Quidam éditeur, 2018
Traduit par Denis Davo


Après Le directeur n'aime pas les cadavres, même auteur, même éditeur, même collection 'Les âmes noires', je ne peux dire que j'ignore qui est cet auteur salvadorien. J'attendais donc du noir, du sens de la formule, de l'efficacité sans chichis, un poil d'humour ... et de me faire un poil balader. Je n'ai pas été déçue.

Au chômage après une carrière dans le feuilleton radiophonique, un comédien sans le sou se voit proposer un petit boulot mystérieux où sa voix devrait faire merveille. Les commanditaires auraient un rapport avec la police, mais quelle branche? Il est malin, sent l'embrouille, mais peut-il refuser?

"J'irais, c'était certain. Je n'avais d'autre alternative, et ne pas en avoir était une bonne consolation pour la conscience."

Comme, par chance, je n'avais pas lu la trop bavarde quatrième de couverture, j'ai pu me faire promener avec bonheur, ressentant tout de même la noirceur de l'histoire et le cynisme du tout.

Merci à Pascal A.

mercredi 28 février 2018

Oasis interdites

Oasis interdites
Ella Maillart
Voyageurs Payot, 1989
Préface de Nicolas Bouvier
Paru chez Grasset en 1937, récemment disponible en poche!!! (photo ci-contre)



En 1935, la Suissesse Ella Maillart, qui a déjà pas mal baroudé en Asie, travaille comme journaliste au Petit Parisien, et en Mandchourie (alors sous le joug japonais) elle a fait connaissance de Peter Fleming, envoyé là par le Times. Les voilà qui décident de se rendre en Inde, en passant par le Sinkiang (l'ouest de la Chine). Mais les obstacles, dit-elle, sont avant tout politiques. C'est l'époque où les japonais sont en Mandchourie, les Communistes dans le sud, Tchan Kaï Chek contrôle le reste du pays, quoique les russes et d'autres peuples cherchent à tirer leur épingle du jeu dans l'ouest de la Chine, justement là où ils veulent se rendre! Non seulement c'est dangereux, mais interdit, impossible, voilà.

Après des mois de voyage, en train, automobile, chameau, âne, cheval, à pied, dans le froid puis le chaud, enfin c'est Kachgar chez le consul anglais et son hospitalité très british, qui les changera des nuits sous tente, à merci des puces, consommant les animaux chassés par Peter et la nourriture locale, attendant plus ou moins patiemment qu'on leur permette de continuer, discutant le prix de leurs différentes montures. Un voyage pas de tout repos!

Ella Maillart sait magnifiquement rendre les péripéties du trajet, décrire les rencontres (quelle horreur, ces pieds bandés, au début du voyage, ensuite on change visiblement de région), les difficultés mais aussi les bonheurs qu'elle ressent. Elle aime cette partie du monde, et aurait aimé s'attarder parfois mais son compagnon désire plus de rapidité (et puis il faut franchir l'Himalaya à la bonne saison)

Nicolas Bouvier, auteur de la préface, ne s'y est pas trompé, c'est du récit de voyage incontournable!!!
Il serait intéressant de lire ce qu'a écrit Peter Fleming de son côté.

Les avis de Papillon, cathe, je suppose que Dominique l'a lu il y a trop longtemps, Aifelle aussi peut-être si je me fie à ton commentaire chez Papillon?

Vous n'échapperez pas à quelques photos perso de Kachgar.







lundi 26 février 2018

Anne of Green Gables / La maison aux pignons verts

Anne of green gables
L.M. Montgomery
Paru n 1908
Wordsworth éditions, 1994
Complete and unabridged


Figurez vous que je n'avais jamais lu ce "classique jeunesse"! Récemment A girl en a parlé alors que quelques jours plus tôt je le trouvais à Emmaüs (avec d'autres vieilleries incroyables). Il n'a pas fait long feu dans la PAL. Mes impressions sont globalement les mêmes que celles d'a girl, donc pas de billet.

Non, restons sérieux!

Il s'agit du premier volume d'une série, Anne est une fillette de 11 ans au début et 16 ans à la fin. On ne peut pas dire qu'avant sa vie ait été facile! Orpheline très tôt et envoyée dans des familles pour aider les mamans à s'occuper de leur progéniture.
Dans l'île du Prince Edward vivent les Cuthbert, les frère et soeur Matthew et Marilla, exploitant une ferme comme la plupart de leurs voisins. Âgés en gros de soixante ans, ils désirent qu'un gamin de 11 ans vienne chez eux pour les aider dans les années à venir; patatras! Ce n'est pas un garçon qui arrive, mais la jeune Anne.

Déjà j'ouvre pas mal grand les yeux, à réfléchir à la condition des gamins orphelins. Mais en France à la même époque, que l'on songe à Marguerite Audoux, et actuellement à certains gamins dans des pays où aller à l'école est un privilège.

Bref, Les Cuthbert sont plutôt de bons 'parents' et éducateurs. La petite se révèle vive, intelligente, dotée d'une imagination débordante, et parfois à l'origine de petites catastrophes, pas bien méchantes. Elle a l'art de se faire aimer de tous, en particulier de Marilla, qui portant résiste à se l'avouer.

J'ai parfois eu du mal avec le côté exalté de Anne, au plus bas en cas d'ennui, et vraiment enthousiaste sinon. Au point de remarquer l'usage immodéré du n'est-ce pas en anglais, je me demande d’ailleurs comment c'est traduit en français. Mais on ne peut s'empêcher de sourire à découvrir ses remarques un poil exaltées, et son imagination. C'est vraiment une enfant qui aime la nature, et il y a bien des passages descriptifs (vraiment jolis).Cette petite personne sait voir le bon côté de toute chose, en tirer une leçon, et attendre le meilleur du jour suivant.

vendredi 23 février 2018

Dominique

Dominique
Eugène Fromentin




Pourquoi cette lecture? Pour le mois belge (avril) j'ai prévu de lire Ce que Dominique n'a pas su de Jacqueline Harpman, qui semble reprendre les personnages du roman de Fromentin. Et comme je ne suis pas à un classique près...

Première surprise : Le roman (hélas entreposé en magasin de la bibliothèque, fut édité par Larousse en 1933, et recèle en l'ouvrant une feuille de 'Prix' que les plus jeunes ne peuvent connaître. République française, ville de Neuilly sur Seine, Ecole communale de, Année scolaire 1936-1937, 5è prix de la mention très bien (?), mérité par l'élève W. Roger, cours complémentaire 1ère année., le 17 juillet 1937.
Le jeune W Roger l'a-t-il lu à l'époque? Comment ce livre est-il arrivé là. Mystère.

Deuxième surprise: Mais c'est très bien écrit! A tel point que j'ai vérifié si je n'avais pas un alexandrin caché là sous la prose. Doux balancements des phrases, parfois accélération qui frappe la vue et le coeur. Et puis ce fantastique chapitre trois, la description des saisons dans cette campagne si bien connue de Fromentin, les oiseaux, les travaux des champs... Jusqu'au bout la finesse du style m'a charmée. On n'écrit plus guère ainsi, mais qu'est-ce que ça fait du bien!

Troisième surprise, en lisant (ensuite!) la préface : Fromentin a vécu en Afrique du nord durant pas mal de temps, en a ramené des souvenirs, à la fois en romans et en tableaux. car il est peintre, je l'ai découvert!

Chasse au faucon en Algérie - La curée, vers 1863, musée d'Orsay,Paris.
Passons (enfin) au roman. Assez classiquement, l'histoire de Dominique est un long flash back enchâssé dans un récit où le narrateur présente le Dominique actuel, leur amitié grandissante, et les confidences de celui-ci. "Vous pourrez témoigner que vous avez vu un homme heureux."  Revenu dans sa région natale, en famille, respecté de tous, en gros, gentleman farmer.
Mais de longues années de souffrance, quand, une fois quittée sa campagne bien-aimée et élève au lycée, il fait connaissance d'Olivier, devenu rapidement son ami, et de ses cousines Madeleine et Julie. Il tombe amoureux fou de Madeleine, amour sans espoir puisque celle-ci épousera sans trop tarder un autre homme.
Jusque là Fromentin a beaucoup puisé dans sa vie, il a pris quelques arrangements mais c'est globalement autobiographique.  Ensuite, non, semble-t-il. Il part à Paris, aime toujours Madeleine, souffre toujours, écrit des poèmes ou des essais.

C'est vraiment la beauté des pages écrites par Fromentin qui fait passer ce type d'histoire d'amour impossible! On peut trouver quelques imprudences chez Madeleine, une froideur chez le mari, un manque de décision chez Dominique, mais heureusement Fromentin sait varier les situations, introduire deux trois autres personnages intéressants, laisser Julie dans un mystère parfois dévoilé (voyons ce que fera Harpman), et éviter l'exacerbation romantique qui m'avait fatiguée dans Les Hauts de Hurlevent. A lire ou relire, bien sûr.