vendredi 9 février 2018

"On n'est jamais sûr de rien avec la télévision"

"On n'est jamais sûr de rien avec la télévision"
Chroniques 1959-1964
François Mauriac
Bartillat, 2008
Edition établie par Jean Touzot
avec la collabotation de Merryl Moneghetti


Depuis quelque temps (merci Athalie) je voulais me pencher à nouveau sur les romans de Mauriac, et bien sûr ce n'est pas un roman qui a attiré mon attention, mais un brave gros volume de chroniques (non, pas le Bloc notes) écrites de 1959 à 1954 pour L'Express puis Le Figaro Littéraire.

Quoi? Mauriac, écrivain reconnu, prix Nobel de littérature, devenu télé chroniqueur? Rien que ça m'attirait, et j'avoue que l'aventure s'est révélée fort plaisante. On découvre un Mauriac qu'on imagine en pantoufles, devant son petit écran (en noir et blanc?), sans télécommande, de toute façon la deuxième chaîne n'arrive qu'en 1964. A Paris ou à Malagar, avec épouse et petits enfants pas loin.

"Ce soir je devais aller au TNP. J'ai mieux aimé rester dans mes pantoufles: la télévision donnait Les jeux de l'amour et du hasard et un Hitchcock. C'est la première victoire, dans ma vie, de la télévision sur le théâtre."

Mauriac se révèle beaucoup au travers de ces chroniques, choisissant les émissions un peu au hasard de ses envies et de ses loisirs. Gaulliste intransigeant et catholique ferme, mais plus ouvert que je n'aurais cru, il donne ses avis clairement, sans méchanceté, acceptant la discussion venue sans doute de courriers, ainsi que des opinions différentes, sans pour autant dévier souvent de sa trajectoire. Un poil chauvin (il est désolé quand l'équipe de football se fait laminer)

Il n'aime guère l'opéra et le théâtre filmé, les yéyés (ah quelle époque) lui font lever les yeux au ciel (mais son opinion sur Johnny Hallyday évoluera), il est baba devant Brigitte Bardot, (et en janvier 1962 elle s'indignait déjà de la façon dont on tue les veaux dans les abattoirs!)  et, qui l'eut cru?, ne rate guère Intervilles (surtout les vachettes!) et aime Bonne nuit les petits!

Ces chroniques ne sont pas le Bloc Notes, il s'arrête parfois d'aborder certains sujets, mais c'est l'époque de la guerre d'Algérie, de la campagne présidentielle américaine puis de l'assassinat de Kennedy, du mariage de la princesse Margaret, du fiasco français des Jeux Olympiques (comme aurait dit De Gaulle, je ne peux pas tout faire).

Il a ses émissions chouchous (mais qui aime bien châtie bien), Cinq colonnes à la une, Lectures pour tous.

"Même reproche à l'émission L'Assistance publique, cette inconnue. On nous la montre sous de si belles couleurs que je regrette presque de ne pas lui avoir confié mes quatre enfants."

"Cette merveille s’appelle Marie Laforêt. De visage plus touchant, et qui touche jusqu'à bouleverser, je n'en connais pas. Elle jouait une pièce de Teenessee Williams que je ne raconterai pas. Mais si vous voyez un jour sur un programme ce nom : Marie Laforêt, choisissez-le de préférence à tous les autres."

"Les gitans des Saintes-maries-de-le-Mer ont dû nous jeter un sort à tous. Ah! Si on pouvait trouver du pétrole en Camargue, nous délivrer enfin de ce pittoresque forcé, dont nous crevons!"

"Quant à Reynaldo, j'ai suivi à pied, à côté de lui, le corbillard de Marcel jusqu'au Père-Lachaise." Hein? Se frotter les yeux, réaliser que oui, Mauriac est né en 1885...

"Attention à l'homme qui détruit la vie, et veillons sur l'homme qui se détruit lui-même. La destruction des forêts et des espèces animales, la pollution de l'atmosphère: on dirait que l'espèce se prépare à l'anéantissement atomique. (...)La technique au service du grand capital est une idole aveugle, dévorante, une idiote maîtresse du monde et qui l'aura jusqu'à l'os."

Faukner meurt (1962). La télévision redonne la cérémonie du Nobel. "C'est exactement ce qui s'est déroulé pour moi. (...) Et tout à coup j'imagine qu'un jour, bientôt, le petit écran encadrera la même cérémonie, dont je serai le personnage principal."

Lectures pour tous (critiques et conseils...)
Pauvres écrivains de lectures pour tous! On les a retardés d'une heure à cause d'un match de football. (...) Vous ne sauverez cette émission qu'en doublant Dumayet et Desgraupes, car ils ne peuvent tout lire, et il m'arrive de les soupçonner de ne rien lire du tout.(...) Il faudrait faire interroger les auteurs difficiles par un lecteur jeune, passionné, qui débusquerait le romancier de ses broussailles. Un auteur comme celui-là émerge d'un abîme de réflexion et les questionneurs maison n'en tireront rien. Ils ne valent que pour les romanciers qui parlent d'abondance, de telle sorte que le questionneur n'a pas besoin d'avoir lu le livre pour s'en tirer."
"Max-Paul Fouchet est une autre lecteur que Dumayet et que Desgraupes. Il ne se fie pas au 'prière d'insérer'. Il est vrai qu'il est seul sur l'écran et ne peur s'en rapporter à l'auteur pour que nous sachions de quoi il retourne." 1er décembre 1962

En général il  évite certaine émission médicale; un poil trouillard?
"Je regrette d'avoir manqué l'émission scientifique d'Igor Barrère et d'Etienne Lalou touchant les articulations. J'ai des vues très personnelles sur le problème, et qui risquent de s'enrichir de jour en jour, je le crains. J'ai donc manqué ma chance de consultation gratuite."

"C'est la grève aujourd’hui à la T.V. Qui en souffre? (...)Il existe comme un charme de l'ennui que nous avions oublié. Si le temps se lève ce soir, j'aurai droit au clair de lune, puisque la T.V. est en grève."

"M. Valery Giscard d'Estaing, ministre des Finances" "Vous pouvez les appeler des technocrates, ils plaisent, la télévision les sert, les porte, et les portera Dieu sait où."

Conclusion : Un petit voyage agréable dans le passé de la télévision, où tout existait déjà, les jeux, les variétés aussi (même si peu prisés de Mauriac). Il avait déjà prescience de l'évolution possible du petit écran et quand il se sentait compétent proposait et suggérait. Il ne cherchait pas forcément des émissions élitistes, mais à ce que tout soit accessible au plus grand nombre.
Était-ce 'mieux avant'? Pas forcément, le nul existait aussi...
Quel plaisir aussi de  retrouver des noms oubliés ou pas, avec le regard de maintenant (très utiles notes de bas de page!)
Et puis moi qui m'imaginait Mauriac un peu raide et réac, hé bien c'est souvent distrayant, et de plus intelligent et bien écrit.

Challenge  Lire sous la contrainte chez Philippe

36 commentaires:

  1. Certains des extraits se lisent avec encore plus d'acuité aujourd'hui .. C'est bon de se retourner un peu sur le passé en compagnie de grands écrivains, pas encore trop gâtés par les medias.

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    1. J'ai choisi certains extraits avec une arrière pensée, tu t'en doutes... ^_^ Grignoter ces chroniques était bien amusant et intéressant.

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  2. "On n'est jamais sûr de rien avec la télévision" on est au moins certain de ça. (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Tout à fait! Rien n'a vraiment changé, alors?

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  3. Excellent bouquin, je m'en étais régalé car assez âgé pour me remémorer ces émissions....

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    1. Avoir connu ce temps là est un plus pour apprécier, mais même les 'plus jeunes' peuvent y trouver matière à pensée. Et puis on a les avis de Mauriac sur certaines œuvres, qu'il a découvertes lors de leur création au début 20è, ça fait toujours bizarre.

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  4. Voilà une idée atypique. Je n'imaginais pas non plus le Grand Ecrivain regardant de la variétoche.

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    1. Un Nobel amateur de vachettes et de Bonne nuit les petits, hein, ça étonne! Comme quoi...

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  5. Ah, j'avais lu des extraits de ces chroniques il y a quelques temps et je m'étais dit qu’elles seraient certainement savoureuses à déguster... Tu confirmes.

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    1. Mauriac se révèle plein d'allant, et même s'il y a forcément des répétitions (pour lui le premier!) c'est vraiment sympa à lire. Chacun d’ailleurs selon son âge et ses centres d'intérêt trouvera des passages saillants.

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  6. j'ai lu ces chroniques mais il y a pas mal de temps, en te lisant la plume incisive et caustique de Mauriac se rappelle à moi et c'est excellent

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    1. Toujours ma bibli qui garde tout (ou presque!). vraiment une surprise, et une bonne!

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  7. Je n'aurais jamais imaginé que Mauriac avait été chroniqueur télé ! C'est très intéressant. Merci pour cette découverte.

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    1. Je n'en revenais pas. En plus c'est plaisant à lire, et Mauriac n'a pas forcément les réactions qu'on attendrait de lui a priori.

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  8. oh quelle surprise en effet! Keisha = dénicheuse de perle rare!

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    1. Les 'bonne pioche bibli'! Que certains ici connaissaient déjà. Je me devais de partager.

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  9. Je n'ai pas un super souvenir de mes lectures de Mauriac (lectures scolaires), sans pouvoir dire que je n'avais pas aimé. Il m'en reste un vague souvenir, mais pas de ceux qui me donnent envie d'y revenir, quoi.;-) Par contre, ce qui pourrait m'intéresser, c'est cette fenêtre sur le passé de la télé. Certes, il y a des émissions genre "Les enfants de la télé" qui permettent de replonger avec nostalgie ou rires (ou aucune idée de ce que c'était) dans ces époques, mais commentées par un contemporain de l'époque, ça me paraît pas mal comme programme.

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    1. Oui, surtout que je n'imaginais pas Mauriac dans ce rôle là!
      Quant à ses romans, on pourrait s'y remettre, non? J'en ai lu des tas quand j'avais 25 ans en gros.

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    2. Hmm j'avoue que dans le lot de ceux que j'aimerais lire ou relire, il n'est pas vraiment dans mon top 10. Mais un jour ça me prendra peut-être. Là faut que je fasse passer G&P avant tout.;-)

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  10. Je n'ai rien lu de Mauriac.
    Sans doute pas ce que j'ai envie de lire.
    Merci pour cette nouvelle participation à mon challenge et bon weekend.
    Me voilà en congé pour une semaine. Chouette !

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    1. Essaie un de ses romans, c'est pas mal du tout.
      Et, bonnes vacances!!!

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  11. Mauriac ! Souvenirs de lectures scolaires (tu penses, dans une école catho) Je ne l'aurais pas imaginé non plus dans ce rôle-là... C'est vraiment une lecture originale, tu m'étonnes toujours, Keisha.

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    1. Je l'ai pas mal lu, et volontairement, j'aimais bien! On l'a un peu oublié, c'est dommage, car son côté catho, bien que visible, n'est pas embêtant à mes yeux. Il fait partie de lui, c'est tout.

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  12. Très surprenant Mauriac, décidément, je croyais bien le connaitre mais jamais il ne m'avait fait rire .... Préférer ses chaussons au TNP ... Franchement ... Et les vachettes ! j'ai failli en tomber de mon fauteuil me disant que mon grand père, aussi ... Alors qu'il détestait le Grand Homme, le Grand Bourgeois par excellence, selon lui !

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    1. J'aime bien découvrir ces 'grands auteurs' autrement... Un grand-père en pantoufles ne permettant pas que ses petites filles voient n'importe quelle émission. ^_^
      Oui, les vachettes! (c'est un homme du sud, aussi)

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  13. je m'imagine Mauriac en pantoufles devant son poste de télé regardant les vachettes d'interville et avec les commentaires de Guy Lux et léon Zitrone... ça fait tout drôle!

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    1. Oui, ça m'a bien amusée, tu vois, tout est possible. Mais il parle aussi pas mal de pièces de théâtre, de films, de dramatiques...

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  14. Certaines de ses chroniques ont été lues à France Culture, durant un été et c'était vraiment bien. Je les avais découvertes à ce moment-là.
    Je peux bien avouer que ce que je préfère chez Mauriac, c'est d'un chic de forcer les autres à tendre l'oreille pour vous entendre.

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    1. Je découvre totalement : on les a lues à France culture? Bonne idée, finalement.
      Je ne savais pas que Mauriac parlait doucement/bas?

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  15. Je suis preneuse, j'aime beaucoup Mauriac et ces chroniques semblent être une bonne occasion d'en découvrir une facette inhabituelle !

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    1. Totalement inhabituelle; j'ai lu beaucoup de ses romans et désirais recommencer, mais là, je suis tombée sur ces chroniques (avec plaisir)
      Tu devrais aimer.

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  16. Les extraits que tu donnes sont souvent intéressants et inattendus de la part d'un Mauriac. Je ne sais pas si je le lirai. Il me faudrait en avoir l'occasion mais j'aime bien.

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    1. Et parfois on tombe sur un nom connu dans d'autres occasions actuellement.

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  17. Je n'imaginais pas, comme vous je suppose, Mauriac l'auteur de ce genre de livre. J'au beaucoup d'admiration pour son style, un peu guindé c'est vrai, mais quelle classe.

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    1. Mauriac a ici une écriture plutôt classique, mais très fluide, et l'humour n'est pas absent : de quoi avoir aimé cette découverte!

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Ce coup ci, je remets la modération des commentaires, espérant ainsi vous éviter de devoir cocher au hasard des photos floutées!
Dites-moi si ça vous arrive encore, merci!