jeudi 19 avril 2018

Description d'un paysage

Description d'un paysage
Miniatures suisses
Hermann Hesse
Traduction de Michèle Hulin et de Jean Malaparte
José Corti, 1994


Alors là, dans le genre titre pas du tout attractif, j'ai rarement fait mieux! Mais peu importe, ce qui compte c'est le contenu. Une cinquantaine de textes d'une page à une vingtaine, écrits entre 1905 et 1960 par Hermann Hesse (1877-1962), allemand puis suisse, prix Nobel 1946. A cette lecture on imagine très bien Hesse parcourir ces villages, d'abord lors de randonnées énergiques, redescendant les pentes en luge (j'aurais aimé voir ça!), faisant une petite sieste ou nageant dans les rivières, assistant à des concours agricoles (avec yodlers), seul ou avec sa femme ou des amis. Montant pour la première fois en avion (1913!). Un coucou, avec juste lui et le pilote, et il avait oublié ses gants. Puis ensuite le temps passant, sa santé déclinant, lors de petites promenades tranquilles, muni de son matériel d'aquarelliste.

Parfois il égratigne les citadins, les nouveaux riches, les profiteurs de la guerre (de 1914-1918). Il déplore les changements survenus dans les belles vallées qu'il connaît depuis des années. Arrive une soirée pleine de charme dans le Tessin (1921) avec trois couples de danseurs. Des souvenirs lointains remontent. Lors d'une sieste il entend des jeunes écoliers réciter près de lui un de ses poèmes datant de cinquante ans. Une autre fois n'ayant rien à lire il relit une de ses œuvres, Le loup des steppes, dont il avait oublié certains détails...

Et de beaux passages...
"Devant nous se dressa, brillant avec force dans ses somptueuses couleurs, un arc-en-ciel complet. Il avait les pieds posés de part et d'autre de la route dans les graviers et dans l'herbe rare dont il semblait tirer la fraîcheur de son vert-clair. Il s'ouvrait devant nous comme une porte solennelle, augmentant de moment en moment sa luminosité et l'éclat de ses teintes. L'ami Hans qui était assis derrière moi me posa la main sur l'épaule et me dit:'Regarde, cela doit être pour nous un signe de paix.' C'était la conclusion conciliatrice de nos considérations précédentes sur les deux guerres.
Nous ne parvenions pas, cependant, à franchir ce portail aux couleurs éblouissantes, car l'arc, visible des deux côtés de la vallée jusqu'au sol, planait devant nous, proche à le toucher, mais aussi taquin que majestueux : juste à portée et insaisissable. Il nous accompagna ainsi jusqu'au bout de la longue route du col. Hans m'effleura encore le bras et comme je me retournais vers lui en souriant, il dit :' Elle plane devant nous, la paix, elle nous prodigue ses sourires, elle nous console, mais nous ne l'atteignons jamais, nous ne l'atteindrons jamais'."

Vous l'aurez compris, c'est un plaisir de cheminer tranquillement avec Hermann Hesse dans ces montagnes et vallées aimées, et surtout de découvrir l'homme Hesse au cours de ces décennies. Il demeure pudique bien sûr mais je garantis qu'il est de bonne compagnie.

Dans le nouveau challenge de Philippe


lundi 16 avril 2018

Le couteau de Jenůfa

Le couteau de Jenůfa
Xavier Hanotte
Belfond, 2008


Hé bien voilà, je le tiens, mon coup de coeur belge! Mais après  Ours toujours et  Du vent , le risque était faible. Ah Hanotte a bien du talent !

Personnage apparaissant déjà dans des textes antérieurs (mais ça ne gêne pas), Barthélémy Dussert est inspecteur de police, au moment où des déménagements et réorganisations ont lieu dans la police et la gendarmerie. Mais ne pas s'attendre à des enquêtes trépidantes ou des poursuites échevelées, le seul véhicule traqué sera la 4L pétaradante et 'pourrie' de sa collègue Trientje; après six ans de côtoiement neutre dans le même bureau, Barth réalise qu'il est amoureux de sa collègue si discrète, juste au moment où elle semble s'éloigner et  être courtisée par un inconnu. Le voilà souffrant de jalousie.

Un policier traducteur d'un poète mort sur les champs de bataille de la première guerre mondiale, Wilfred Owen, et qui adore Jenufa, l'opéra de Janacek , voilà qui est plaisant. Comme de plus Trientje a la joue balafrée (dans l'opéra c'est l'amoureux transi de Jenufa qui la blesse avec un couteau)(j'ai dû  ressortir mon Kobbé pour lire l'histoire), apparaissent des liens entre l'oeuvre et la vie des héros du roman.

Et ce n'est pas fini! Un auteur de romans, dont les oeuvres sont introuvables, a disparu. Des feuillets d'un mystérieux inconnu, écrivant comme le disparu, parviennent par la poste à Barthélémy. L'inconnu écoute Jenufa en boucle, tiens donc. Au domicile de l'écrivain disparu le policier remarque un miroir et une gravure.

Je ne vais pas en dire plus. Dans une atmosphère parfois floue et brumeuse, flirtant avec le fantastique, tout ou presque devient possible, et c'est tout l'art de Hanotte de ne jamais expliquer, de laisser son lecteur déstabilisé et heureux. Cerise sur la gâteau, l'humour n'est pas absent et l'écriture sait rendre visibles et sensibles ces lueurs, ces brouillards, ces froids si prégnants dans le roman.

Les avis de Anne, qui m'apprend que sous le nom de Barthélémy Dussert, Hanotte traduit les poèmes du même poète anglais! Mais on se croirait dans un de ses romans!

Mois belge!!


vendredi 13 avril 2018

Les fantômes du vieux pays

Les fantômes du vieux pays
The nix
Nathan Hill
Gallimard, 2017
Traduit par Mathilde Bach


Quand un roman semble être lu par 'tout le monde', suscitant plutôt l'enthousiasme, j'avoue avoir tendance à ne pas trop me précipiter, craignant la déception (plein de coups de coeur de la blogosphère ne m'ont pas fait grimper aux murs, non, pas d'exemples). D'autant plus qu'il était toujours emprunté dans mes deux médiathèques.

Première réaction une fois enfin en mains : ah oui, la bête fait plus de 700 pages...

Année 2011 : le gouverneur Packer est agressé en public par une inconnue, Faye Andresen-Anderson. Qui se révèle n'être pas une inconnue, car en 1968 est parue une photo d'elle lors des manifestations de Chicago, lors desquelles elle avait été arrêtée. Tout le monde s'intéresse à ce fait divers, sauf Samuel, professeur de littérature, et elfe dans le jeu en ligne le Monde d'Elfscape. Or Samuel est le fils de Faye, qui l'a abandonné ainsi que son père Harry, en 1988.

Au départ je me suis demandée où ça partait, les personnages se mettent en place, les différentes parties reviennent sur le passé, reprennent au présent. Et puis apparaissent régulièrement ce que certains lecteurs ont ressenti comme étant des longueurs, mais que j'ai plutôt acceptées comme des développements fascinants et, disons-le, tragi-comiques en général.

Nathan Hill pousse au maximum la description de certains personnages, c'est sûr, tels Laura Pottsdam, étudiante de Samuel (une tricheuse impossible à déstabiliser), ou Pwnage, joueur en ligne - avec cette scène fabuleuse à l'hôpital (ah les dialogues) et auparavant ses trente heures de jeu (une seule phrase je pense) quand il est décidé à s'arrêter! De grands moments aussi, comme avec l'armée en Irak, et surtout les événements à Chicago.

Je suis bon public, je n'ai pas vu venir grand chose à la fin, mais je peux assurer que tous les détails 'inutiles' ont trouvé leur place dans le puzzle.
Alors oui, j'ai adoré, je suis bluffée. Nathan Hill, dans ce premier roman, fait preuve d'un grand talent, bien des passages sont pleins de causticité, ils ralentissent forcément la narration de l'histoire proprement dite, mais c'est jouissif et bien vu!
Ma seule inquiétude pour lui : comment faire mieux ensuite?

challenge de Philippe? Je tente... avec pays... mais je doute...

mercredi 11 avril 2018

Lettre de consolation à un ami écrivain

Lettre de consolation à un ami écrivain
Jean-Michel Delacomptée
Robert laffont, 2016


Un écrivain dont les ventes demeurent confidentielles quoique honorables, en dépit de son talent, demeure ignoré du grand public. Il annonce sa décision de ne plus écrire.
Un de ses amis et admirateurs lui écrit une longue lettre (qui sera cette lettre de consolation), essayant de le faire changer d'avis, bien sûr. Pourquoi écrit-on, d'ailleurs? Par besoin? Pour se guérir, comme certains le croient?
Faut-il être lu ou bien lu?

"Que la quantité subventionne la qualité, l'argument plait aux éditeurs: il les exonère de la primauté accordée au rez-de-chaussée, quand ce n'est pas au sous-sol. Avant d'être éditeurs, ils sont commerçants, mais, bénéfice moral, être commerçants leur permet de publier de bons livres. Personnellement, cette espèce de troc, ou de compensation, ne me choque pas. Pour financer ce qui se vend peu, il faut produire ce qui se vend."

Rencontrant un groupe de lectrices (des enseignantes) l'auteur leur demande quels auteurs contemporains elles lisent. Beaucoup de noms encensés par les médias, ou récipiendaires de prix. Un certain filtrage semble exister en amont.

Mais Jean-Michel Delacomptée ne jette pas le bébé avec l'eau du bain, cite quelques auteurs contemporains intéressants, ne tombe pas trop dans le piège du 'c'était mieux avant', mais on sent son amour de la langue. Deux extraits, l'un de Duras, l'autre de Christine Angot, sont parfaitement parlants. Il a remarqué l'appauvrissement du niveau chez les politiques et les médias. Quant à la réécriture des livres pour enfants...

Citons une lettre de Flaubert à Maupassant
"Quand on écrit bien, on a contre soi deux ennemis: 1° le public, parce que le style le contraint à penser, l'oblige à un travail; et 2° le gouvernement, parce qu'il sent en nous une force, et que le pouvoir n'aime pas un autre pouvoir."

Je passe sur un extrait de De la démocratie en Amérique, sur le despotisme, et confesse que l'auteur m'a donné envie de lire Bossuet; ce type est dangereux!

Au final, un essai assez court que j'ai dévoré, alors qu'au départ ce n'était pas gagné. Pour réfléchir.

Histoire de continuer avec l'auteur et savourer sa prose, j'ai lu

Petit éloge des amoureux du silence
Jean-Michel Delacomptée
folio, 2011


Ne pas se fier à la couverture, l'auteur ne se contente pas de signaler les grossiers personnages abusant de leur téléphone en public. Il déplore la quasi disparition du silence dans notre société, évoque les situations insupportables vécues par de nombreux compatriotes (dont lui-même et son père mourant, une histoire qui l'a marqué), rappelle ce que dit la loi (précise, complète... et inappliquée).

Un avis plus détaillé chez Le bouquineur

Un double pour le  challenge de Philippe

lundi 9 avril 2018

Le carré de la vengeance

Le carré de la vengeance
Het vierkant van de wraak
Pieter Aspe
Albin Michel, 2008
Traduit par Emmanuèle Sandron


Enfin! J'ai cru un instant devoir déclarer forfait pour ce mois belge... Harpman et Quiriny, Goffette, mouais d'accord mais pas maintenant, Le merditude des choses, un abandon, même Yourcenar, née à Bruxelles, est française!

Finalement j'ai démarré avec Le carré de la vengeance le premier opus des enquêtes du commissaire Pieter Van In. Gare! La Duvel coule à flots, les paquets de cigarettes ne font pas long feu. Mais l'homme, amateur de bonne littérature,  de beaux meubles dans un bel espace, et de champagne le cas échéant n'oublie pas de réfléchir.
Il en aura besoin. La bijouterie Degroof a été cambriolée, ou plutôt, les bijoux ont été détruits. Étrange, et de plus le chef de famille Degroof utilise ses relations pour que l'enquête stagne et s'arrête. Il faudra un enlèvement d'enfant dans la même famille pour que Van In puisse reprendre tout en mains ou presque.
Bien sûr il ne travaille pas seul; avec ses collègues de la police, ses supérieurs parfois obtus, et la gendarmerie, il avance. Ne dédaignant pas la présence du substitut du procureur du roi, Hannelore Martens, dont la présence rend quasiment tous les hétéros présents semblables au loup de Tex Avery.

Alors? Une enquête menée tambour battant, des fausses pistes, de l'humour, pas de serial killer, de sang, de plongée dans le glauque via les pensées des coupables, mais tout de même du bien sordide. Je me suis parfois emmêlée les pédales dans les subtilités politicardes, je n'ai rien compris à la signification originelle du carré, de plus cette histoire de codes est-elle sans erreur?, parfois tout marche trop bien, les renseignements arrivent tout de suite, parfois, zut alors, l'ordinateur est en panne, pile au mauvais moment, un des coupables commet une erreur idiote, dommage pour lui, bref ce n'est pas parfait, mais ça se laisse lire plaisamment et les pages se tournent! Je pourrais bien y revenir.

Un clin d'oeil
"- Et tu crois qu'une histoire pareille est possible en Belgique? objecta Hannelore, pour le moins sceptique.
- Tout est possible en Belgique, répondit Van In avec assurance."

 challenge de Philippe
Dans le cadre du mois belge chez Anne et Mina

vendredi 6 avril 2018

Tant bien que mal

Tant bien que mal
Arnaud Dudek
Alma éditeur, 2018

D'Arnaud Dudek, j'ai lu Une plage au pôle nord, beaucoup aimé, avec projet de découvrir Rester sage, le seul présent à la bibli. Alors avec Tant bien que mal, j'ai accepté de sortir de ma zone de confort (à savoir, en gros, pavés classiques, anglo-saxons, voyages, nature et bestioles)

Un petit garçon rentre de l'école, il a sept ans, sur le chemin un inconnu en Ford Mondeo s'arrête, lui demande de l'aider à retrouver son chat. Le gamin accepte, le conducteur l'amène en forêt.
"Je suis en partie mort ce soir-là."

Sujet très très délicat, non? Traité sans pathos, avec retenue. C'est principalement au lecteur d'attacher les fils, de comprendre, de déduire. La chronologie ensuite est éclatée, on a le narrateur juste après l'agression, adolescent, adulte, étudiant, mais tout est bien clair. Les conséquences sont finement analysées.
Un jour, il a la trentaine, donc plus de vingt ans après, il reconnait son agresseur. Que va-t-il faire?

Le roman (moins de 100 pages) est très court, je ne vais donc pas donner trop de détails, à vous de lire.

Merci à l'éditeur.

mercredi 4 avril 2018

La note américaine

La note américaine
Killers of the Flower Moon
The Osage Murders and the birth of the FBI
David Grann
Globe, 2018


Jusqu'au cours du 19ème siècle, les Osages vivaient librement dans leur grande prairie, chassant les bisons (et pour eux, tout est utile dans le bison) en maintenant vivantes leurs traditions. Hélas les colons convoitaient les bonnes terres et ils furent obligés de s'installer en Oklahoma, dans un coin bien pauvre et désolé.

Jusqu'au jour où le sous-sol de la réserve (qui leur appartenait) de révéla bourré de pétrole et là les millions de dollars coulèrent aussi à flot. Les dollars appartenaient aux indiens, mais comme ils étaient considérés comme incapables de gérer leur argent, ils tombaient sous le joug de curateurs pas toujours honnêtes.

Dans les années 1920 beaucoup de décès inexpliqués (empoisonnements?) ou carrément des crimes par armes à feu survinrent, principalement dans la famille de Mollie Burkhart, une jeune femme Osage mariée à un 'blanc'. Le 'règne de la Terreur' commença.

Bien sûr des enquêtes furent menées, mais "le système judiciaire américain, au même titre que ses services de police, était gangrené par la corruption. Il y avait beaucoup de juges et d'avocats véreux. les témoins étaient menacés et les jurys achetés."

C'est là que Edgar J. Hoover, à la tête du Bureau of Investigation (le futur FBI) envoie un enquêteur rigoureux, honnête, Tom White, pour faire la lumière sur les nombreux décès (24) plus ou moins liés à Mollie qui a vu mourir sa mère, ses soeurs, son beau-frère, et craint pour sa vie. La lutte sera rude! Les témoins prêts à parler ayant tendance à mourir avant l'heure...

Voilà ce que raconte David Grann dans ce livre se dévorant 'comme un roman policier'. Dans une dernière partie il raconte comment il s'est plongé dans de vieux documents, a rencontré des descendants des personnages, et a découvert que tout cela allait bien plus loin que prévu.

En plus de parler de crimes révoltants, ce livre fait revivre l'ambiance de ces années fin 19ème début 20ème, les traditions des Osages, l'époque où l'on avait une conception élastique de la loi et une façon expéditive de se débarrasser des gens, où les villes poussaient comme des champignons, où la police fédérale était à ses débuts. Une sorte de Far West dans ses derniers moments. C'est absolument fascinant et à découvrir bien évidemment.
Mollie et ses soeurs )(Courtesy of the Osage Nation Museum)
Bourré de nombreuses photos d'époque, le livre sera prochainement adapté au cinéma.
Merci à l'éditeur et Arnaud L.

Les billets de Electra, et Annie/Une vie à lire

Merci encore à Philippe et sa vigilance, oui c'est dans le challenge!
 challenge de Philippe

lundi 2 avril 2018

Des gens comme les autres

Des gens comme les autres
Real people, 1969
Alison Lurie
Rivages, 1989
Traduit par Marie-Claude Peugeot

Au début j'ai cru avoir mis la main sur un roman d'Alison Lurie que j'allais aimer moyennement (et en profiter: 1) pour ne pas avoir à écrire de billet; 2 ) ne pas encore casser les pieds des visiteurs avec cette lubie de TOUT lire d'elle).
Mais il a fallu m'avouer, au cours de ma lecture où je notais des passages, qu'Alison Lurie est vraiment trop forte et que son roman est encore une fois drôlement subtil.

Pour changer des précédents romans, la narration est en 'je', et nous partageons les pensées de Janet Belle Smith dans son Journal tenu du 29 juin au 7 juillet. Le lieu :  une somptueuse demeure de Nouvelle Angleterre, les riches propriétaires en ont fait une colonie d'artistes, qui trouveront là les conditions idéales pour créer, qu'ils soient peintres, écrivains (poésie, nouvelles, romans...) ou compositeurs. (j'y ai retrouvé le Lonnie Zimmern de comme des enfants, devenu adulte et critique littéraire)

Janet (j'allais écrire cette pauvre Janet) va vivre quelques bouleversements durant son séjour, qui pourtant n'est pas le premier, dans cette oasis où elle espérait venir à bout d’une panne d'écriture. Ce qu’elle vit, ce qu’elle note dans son Journal peuvent lui servir de départs de nouvelles, hélas avortés, elle en devient consciente.

"Clark [son mari] ne m'entretient pas parce que j'écris, mais en dépit de cela. En fait, j'ai une bonne situation de maîtresse de maison logée et nourrie, et de compagne de cadre supérieur. Salaire convenable, conditions de travail agréables, titulaire de mon poste, avantages divers -mais beaucoup d'heures de présence, et au bout de vingt ans, je n'ai droit qu'à deux ou trois semaines de vacances chaque été."

Suite à une remarque, elle s'interroge.
"Gerry m'a dit que j'avais un mécène, comme les écrivains du dix-septième et du dix-huitième siècle. (...) Et mes écrits témoignent de la même dépendance envers eux, exactement. On y trouve le même soin à éviter tout sujet qui risquerait de leur déplaire; la même célébration patente ou subtile de leur mode de vie; le même éloge de leurs vertus et le même aveuglement sur leurs défauts."

Elle a sous les yeux l'exemple de H.H. Waters, talentueuse poétesse reconnue, ayant choisi l'Art face à un potentiel mari qui n'aurait pas accepté qu’elle écrive.

Va-t-elle continuer à s'imposer des limites et une certaine autocensure? Au risque de devenir banale, répétitive et ennuyeuse?
"Il faut que l’écrivain transforme le matériau -mais par addition, pas par soustraction, comme je l'ai fait jusqu'ici.(...) La fiction est du concentré de réalité; c'est pourquoi le goût en est plus fort, comme le bouillon cube ou le concentré de jus d'orange surgelé.
Je sais tout cela; je le sais depuis des années. Et pourtant je me suis mise à ajouter de l'eau, et même, à chaque fois, une eau de plus en plus tiède. De crainte que, non dilué, tout cela se prenne en glace et me brûle, moi et tous ceux de mon entourage."

J'ai cité particulièrement les interrogations de Janet, qui pourraient être celles de tout auteur, et méritent l'enthousiasme ressenti à cette lecture, surtout quand on imagine que ce Journal pourrait être le prochain texte de Jane, celui où 'elle balance tout' . Un retournement possible pensé par Alison Lurie?

Qu'on ne s'y méprenne pas; ce roman n'est pas qu'interrogation sur la création! Il est vif et drôle. 

"Une femme et cinq enfants à charge.
- Cinq enfants?
- Cinq. Vous connaissez les peintres Pop'Art et leur admiration pour la fabrication en série..."